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Découvrir le romanUne femme à la tête du gouvernement marocain, une jeunesse loin des urnes : la fracture des générations
Le 16 octobre 2026, le Maroc a installé le premier gouvernement de son histoire dirigé par une femme, trois semaines après des législatives boudées par sa jeunesse. De Rabat à Nairobi et Antananarivo, les États répondent à la génération Z par des symboles, des budgets et la force, rarement par le partage du pouvoir.
Par La rédaction de LePanafricain · Publié le 29 octobre 2026
Le 16 octobre 2026, au Palais royal de Rabat, les membres du nouveau gouvernement marocain ont prêté serment devant le roi Mohammed VI. À leur tête, Fatima Ezzahra EL MANSOURI, que le souverain avait nommée cheffe du gouvernement le 29 septembre. Elle coordonne la direction collégiale du Parti authenticité et modernité, arrivé premier aux législatives du 23 septembre avec 97 sièges sur 395. Pour la première fois de son histoire, le gouvernement du Royaume est dirigé par une femme. On serait tenté d'y lire la réponse du pays à la fronde de la « GenZ 212 », qui avait rempli les rues un an plus tôt. Ce serait confondre deux fractures qui n'avancent pas au même pas : celle du genre, où quelque chose vient de céder au sommet, et celle des générations, où presque rien n'a bougé.
Les chiffres disent autre chose. Le 23 septembre, selon le ministère de l'Intérieur, à peine 38 pour cent des inscrits ont voté, contre plus d'un sur deux en 2021. Au 31 mars 2026, d'après les données du même ministère, les 18-24 ans ne pesaient que 6 pour cent du corps électoral, les plus de 60 ans 25 pour cent ; même en y ajoutant les 25-34 ans, les 18-34 ans n'en représentaient que 24 pour cent, quand les 15-34 ans forment près d'un tiers de la population. Douze jours avant le vote, plus de 600 personnes arrêtées dans le sillage du mouvement restaient incarcérées, selon les chiffres officiels cités par RFI. Et fin juillet, en quelques jours, quelque 72 000 personnes avaient franchi la frontière de Ceuta, selon les autorités espagnoles ; l'Institut de médecine légale de l'enclave a recueilli 82 corps, Rabat a recensé d'autres morts de son côté de la frontière, et des associations marocaines avancent un bilan bien plus lourd.
La colère venait de loin. Avant de descendre dans la rue le 27 septembre 2025, la jeunesse marocaine s'était émue d'une série de décès de jeunes femmes après des césariennes à la maternité de l'hôpital régional Hassan-II d'Agadir, devant lequel des rassemblements s'étaient formés. Ses mots d'ordre étaient simples : des hôpitaux, des écoles, la fin de la corruption. L'État a répondu par un discours royal le 10 octobre 2025, puis par un projet de budget 2026 portant à 140 milliards de dirhams l'enveloppe de la santé et de l'éducation. Un an plus tard, le sociologue Mehdi ALIOUA tranche sur RFI : « les hommes et femmes politiques de ce pays n'ont pas vraiment entendu ce qu'il s'est passé ».
Le Maroc est un résumé, non une exception. En juin 2024, des milliers de jeunes Kényans avaient envahi le Parlement contre des hausses d'impôts ; William RUTO avait renoncé à signer la loi de finances. Le 25 juin 2026, les cortèges sont revenus dans Nairobi pour dénoncer la lenteur des enquêtes et des indemnisations. À Madagascar, la jeunesse descendue dans la rue le 25 septembre 2025 contre les coupures d'eau et d'électricité a obtenu la destitution d'Andry RAJOELINA, le 14 octobre ; mais c'est un colonel, Michaël RANDRIANIRINA, que la Haute Cour constitutionnelle a investi trois jours plus tard. Partout, le même cycle : la rue fait plier, le système absorbe, et la génération qui a payé le prix regarde d'autres occuper la place.
Le vrai enjeu : la plus grande réserve de travail du siècle
Ce cycle touche à la ressource que les puissances vont se disputer d'ici 2050 : les bras et les cerveaux. Selon l'Africa's Pulse d'octobre 2025 de la Banque mondiale, la population en âge de travailler de l'Afrique subsaharienne comptera plus de 600 millions de personnes supplémentaires d'ici vingt-cinq ans, et seuls 24 pour cent des nouveaux travailleurs accèdent aujourd'hui à un emploi salarié, d'après son économiste en chef pour la région, Andrew DABALEN. Une analyse de l'institution, relayée en septembre 2026, ajoute que le sous-continent fournira plus des trois quarts de la croissance mondiale de la population active d'ici 2050, quand l'Asie de l'Est et le Pacifique perdront plus de 200 millions de personnes en âge de travailler.
Or les puissances traitent la jeunesse africaine comme un flux à réguler, non comme un sujet politique. Washington applique depuis le 1er janvier 2026 une proclamation qui suspend l'entrée des ressortissants de douze États africains et la restreint pour quatorze autres, dont le Nigeria et le Sénégal. Les États-Unis restent pourtant la première source des transferts de la diaspora kényane : environ la moitié des 5,04 milliards de dollars reçus par le Kenya en 2025, selon la Banque centrale du Kenya. On encaisse le travail de la diaspora, on filtre les arrivants. À Ceuta, après le drame de juillet, le ministre espagnol de l'Intérieur, Fernando GRANDE-MARLASKA, a salué dans le Maroc « un partenaire fiable », et Madrid a annoncé une barrière de 500 mètres sur la frontière maritime. La relation euro-africaine se mesure ici en mètres de clôture.
La géostratégie de la réponse tient en quatre instruments. La coupure d'abord : selon Access Now, l'internet a été coupé 30 fois dans 15 pays africains en 2025, et les manifestations en ont été le premier déclencheur ; la Tanzanie, à elle seule, en a imposé huit. L'armée ensuite, arbitre ultime à Antananarivo, où le CAPSAT, rallié à la rue en octobre 2025, avait déjà accompagné l'arrivée au pouvoir d'Andry RAJOELINA en 2009. Le tribunal, au Maroc. Le chéquier enfin : Nairobi a réservé 2 milliards de shillings pour indemniser les victimes de violations commises lors des manifestations entre 2017 et 2025, pour 1 101 dossiers vérifiés. Indemniser n'est pas encore rendre des comptes.
Reste la lecture géoéconomique, la plus crue. Ces soulèvements sont tous nés d'une ligne budgétaire : une loi de finances au Kenya, des délestages à Madagascar, où la pauvreté touchait en 2025 les deux tiers de la population selon la Banque mondiale, une maternité au Maroc. Ce que la jeunesse conteste, c'est l'arbitrage entre la rente et le service public. Quand cet arbitrage lui est défavorable, elle s'exporte elle-même, et la remise de fonds tend à devenir la dernière politique sociale d'États qui ont cessé d'en conduire une.
Une jeunesse sous plafond, des femmes à mi-chemin
L'âge médian du continent tourne autour de 19 ans, selon des estimations établies à partir des données des Nations unies. Face à lui, les urnes ont reconduit des dirigeants nés avant les indépendances. Au Cameroun, Paul BIYA a été proclamé réélu le 27 octobre 2025, à 92 ans, avec 53,66 pour cent des voix, après 43 ans de pouvoir ; la veille, à Douala, des manifestations de l'opposition avaient fait quatre morts selon le gouverneur du Littoral. En Ouganda, Yoweri MUSEVENI, 81 ans, au pouvoir depuis 1986, a obtenu en janvier 2026 un septième mandat. L'écart entre gouvernants et gouvernés y dépasse le demi-siècle. L'âge n'est pas le problème ; l'absence de rotation l'est. Un pouvoir qui ne se transmet pas finit par se défendre contre ceux qui devraient en hériter.
Du côté des femmes, les lignes bougent davantage. Au 1er janvier 2026, selon l'Union interparlementaire, les femmes occupaient 27,1 pour cent des sièges parlementaires en Afrique subsaharienne, juste sous la moyenne mondiale de 27,5 pour cent, mais 16,2 pour cent seulement au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, le plus bas niveau du monde. Le Rwanda détient le record mondial avec 63,8 pour cent d'élues, et la Tanzanie atteint 39,5 pour cent. Les chambres dotées de quotas comptent en moyenne 30,9 pour cent de femmes, contre 23,3 pour cent sans. Encore faut-il que la règle s'applique : la Côte d'Ivoire, malgré un quota légal, n'en compte que 13,4 pour cent.
Dans l'économie, l'écart entre le droit et la vie est plus net encore. Le rapport Women, Business and the Law 2026 de la Banque mondiale fait de l'Afrique subsaharienne la région la plus réformatrice du monde, avec 33 réformes en deux ans ; Madagascar et la Somalie ont levé des interdictions qui fermaient aux femmes certains métiers. Mais en Afrique de l'Est et australe, les femmes ne disposent que de 60,6 pour cent des droits économiques reconnus aux hommes, appliqués à 45,8 pour cent de leur potentiel selon les experts. Et l'Afrique subsaharienne concentrait en 2023 environ 70 pour cent des décès maternels de la planète, soit 182 000 femmes, selon l'Organisation mondiale de la santé. Que la colère marocaine soit partie d'une maternité n'a rien d'anecdotique.
Changer de parrain ne rajeunit pas un pouvoir
La doctrine commande ici de ne ménager personne. Aucune puissance, ni Washington, ni Paris, ni Pékin, ni Moscou, ni Bruxelles, ni Abou Dhabi, n'a pour mission de donner un avenir à la jeunesse africaine. Chacune a besoin d'elle à sa manière : comme main-d'œuvre, comme marché, comme audience. Quand Andry RAJOELINA a quitté Madagascar en octobre 2025, c'est à bord d'un avion militaire français, selon RFI, ce que Paris n'a pas confirmé ; les jeunes qui avaient provoqué sa chute n'ont eu aucune escorte. Ceux qui applaudissent le remplacement d'un parrain par un autre devraient méditer la séquence malgache : un régime chassé par la rue, un officier à sa place, puis, six mois plus tard, ce même officier invitant les jeunes à apprendre « la véritable politique » et assurant que « des hommes politiques financent ce mouvement ». Changer de tutelle n'est pas se libérer, et l'uniforme ne garantit aucun passage de génération.
Les fautes africaines sont tout aussi nettes. La gérontocratie n'est pas une importation. Les armées qui confisquent les mouvements de jeunesse sont les nôtres. Les idées de la GenZ 212, constate RFI, n'ont pas inspiré les partis marocains entrés en campagne. Et le genre au sommet ne vaut pas brevet de démocratie : la Tanzanie, présidée par une femme, Samia SULUHU HASSAN, créditée officiellement de 97,66 pour cent des voix à la présidentielle d'octobre 2025, est aussi celle qui, on l'a vu, a multiplié les coupures d'internet.
Le meilleur contre-argument est sérieux. Ces mouvements sans chef ni structure s'essoufflent vite et n'apportent pas de programme ; les cortèges de la GenZ 212 se sont taris après le discours royal d'octobre 2025, la marche de la Gen Z malgache d'avril 2026 n'a réuni qu'une poignée de représentants ; l'expérience des anciens garantirait la stabilité. Deux constats suffisent à répondre. Les revendications étaient parfaitement lisibles, au point que l'État marocain les a reprises dans son budget 2026 : on ne budgète pas 140 milliards de dirhams pour répondre à une humeur. Et la stabilité gérontocratique est un emprunt tiré sur l'avenir ; un pouvoir de 43 ans sans succession organisée n'est pas stable, il est en sursis. Si ces mouvements se méfient des chefs, c'est qu'ils ont vu des corps constitués détourner leurs colères : la Gen Z malgache redoutait dès octobre 2025 de revivre le scénario de 2009.
Cinq chantiers pour partager le pouvoir
Le premier chantier est institutionnel : appliquer aux générations la leçon que les quotas ont donnée pour le genre, puisque l'Union interparlementaire mesure près de huit points d'écart entre chambres avec et sans quotas. Les États qui révisent leurs règles, à commencer par Madagascar, dont la feuille de route publiée en février 2026 prévoit une nouvelle Constitution et une présidentielle fin 2027, doivent réserver aux moins de 35 ans des places éligibles sur les listes, abaisser les âges d'éligibilité et limiter strictement le nombre de mandats. Une transition qui écrit sa Constitution sans sa jeunesse prépare la crise suivante.
Le deuxième chantier est budgétaire. Les soulèvements sont partis d'une ligne de dépense ; la réponse doit en partir aussi. Chaque loi de finances devrait s'accompagner d'un budget citoyen et d'une audition publique des organisations de jeunesse, et la santé maternelle devenir une ligne sanctuarisée. Les parlements peuvent l'imposer dès l'exercice 2027.
Le troisième chantier est celui de l'application des droits des femmes. L'Union africaine a adopté en février 2025 une convention pour mettre fin à la violence à l'égard des femmes et des filles ; il lui faut quinze ratifications pour entrer en vigueur, et fin septembre 2026, selon l'Union africaine, seuls la Gambie et le Ghana l'avaient ratifiée. Les banques publiques de développement peuvent, de leur côté, financer des services de garde d'enfants, domaine où le cadre légal de l'Afrique de l'Est et australe n'obtient que 27,9 sur 100 selon la Banque mondiale.
Le quatrième chantier touche aux libertés numériques et à la réparation. L'Union africaine et ses missions d'observation doivent faire de toute coupure d'internet en période électorale un motif de refus de certification du scrutin. Chaque crise doit se clore par un mécanisme d'indemnisation doté d'un calendrier opposable, et par un examen rapide, en vue d'amnisties, du sort des jeunes encore détenus, comme les plus de 600 incarcérés du mouvement marocain.
Le cinquième chantier est diplomatique. La mobilité de la jeunesse africaine ne doit plus se négocier pays par pays, au gré des barrières de Ceuta ou des proclamations de Washington. L'Union africaine doit porter un mandat unique face à l'Union européenne, aux États-Unis et aux monarchies du Golfe : des voies légales de migration de travail, la portabilité des droits sociaux et la baisse des coûts de transfert, contre une coopération qui ne se réduise pas au gardiennage des frontières. Les diasporas, qui soutiennent déjà des balances des paiements entières, doivent siéger à cette table.
La maternité du monde refuse d'être sa salle d'attente
La fronde marocaine est née devant une maternité. L'Afrique va fournir l'essentiel de la croissance de la population active mondiale, et ses institutions n'ont prévu pour ces jeunes adultes ni lit, ni place, ni voix. Une femme à la tête d'un gouvernement est une porte qui s'ouvre ; une jeunesse qui ne vote plus est une salle qui se vide.
Un pouvoir qui refuse de partager négociera plus tard, dans la rue ou à la frontière, avec des interlocuteurs qu'il n'aura pas formés. Penser les générations depuis l'Afrique, c'est cesser de voir la jeunesse comme un risque à contenir ou une main-d'œuvre à placer, pour la reconnaître comme la seule majorité qui compte. Le continent est devenu la maternité du monde ; il n'acceptera pas d'en être la salle d'attente.
Approfondir
Cette analyse ouvre l'axe Genre, générations et rapports sociaux. Pour suivre les situations nationales, consultez nos fiches Maroc, Kenya et Madagascar. La rédaction déclinera cette analyse pays par pays, en commençant par ces trois laboratoires de la génération Z africaine.