Publicité · Proposé par Menz OKUMA, nom de plume de l’éditeur du Panafricain

Qui décide quand un masque est rentré chez lui ?
Les Héritiers des Masques, Tome 1 : Le Souffle de Bruxelles. Le thriller du plus grand casse jamais tenté : reprendre à l’Europe ce qu’elle a pris à l’Afrique.
Découvrir le romanLicence de Starlink suspendue au Sénégal : l'Afrique reste locataire de son propre réseau
Le 7 septembre 2026, la Cour suprême du Sénégal a suspendu à titre provisoire la licence de Starlink, à la demande de Sonatel, adossée à Orange. L'affaire n'oppose pas l'Afrique à Elon MUSK : elle montre un continent qui arbitre entre fournisseurs étrangers sans posséder ses câbles, ses serveurs ni ses données.
Par La rédaction de LePanafricain · Publié le 29 octobre 2026
Le lundi 7 septembre 2026, la Cour suprême du Sénégal a suspendu à titre provisoire l'autorisation qui permettait à Starlink Sénégal SUARL, filiale de SpaceX, de vendre un accès fixe à internet par satellite. Cette autorisation, l'arrêté ministériel n° 038974 du 6 novembre 2025, valait pour cinq ans. Le service était commercialisé depuis février 2026, et l'État projetait lui-même d'acquérir 5 000 kits à tarif préférentiel pour ses zones blanches et ses écoles, avec l'objectif affiché de connecter jusqu'à un million de Sénégalais.
Il serait commode d'y lire le sursaut d'un État africain face à l'empire d'Elon MUSK. Ce n'est pas ce qui s'est produit. La Cour n'a rien tranché au fond ; elle a seulement estimé, en l'état de l'instruction, que les moyens soulevés étaient propres à créer un doute sérieux sur la légalité de l'acte. Et le requérant n'est pas le gouvernement, mais Sonatel, l'opérateur historique dont le groupe français Orange détient 42,33 pour cent du capital. Sonatel invoque les 134,5 milliards de francs CFA engagés pour sa concession, ses fréquences 4G et ses licences 5G, ses obligations de service universel et l'équilibre concurrentiel du secteur. Elle vend elle-même, depuis le 10 décembre 2025, de l'internet par satellite en partenariat avec Eutelsat et son offre Konnect. Le 26 septembre, le Front contre la cherté des coûts de connexion s'est prononcé contre la suspension.
Le contentieux de Dakar oppose donc une constellation américaine à un opérateur adossé à un groupe français et partenaire d'un opérateur satellitaire européen, sous l'arbitrage d'un juge national. Elon MUSK affirme que Starlink est écarté d'Afrique du Sud parce qu'il n'est pas noir. En réalité, la réglementation y exige que les titulaires de licences individuelles de réseau soient détenus à 30 pour cent au moins par des groupes historiquement défavorisés, et le régulateur, l'ICASA, a fait savoir en mai 2026 que les investissements dits équivalents, ouverts en décembre 2025 par le ministre Solly MALATSI, ne pourraient s'y substituer sans modifier la loi. Au Lesotho, la licence de dix ans est tombée en avril 2025, moins de deux semaines après l'annonce de droits de douane américains de 50 pour cent ; une note du département d'État, révélée par le Washington Post, relevait que le royaume espérait ainsi témoigner de sa bonne volonté envers les entreprises américaines.
Un juge à Dakar, une règle d'actionnariat en Afrique du Sud, un tarif douanier au Lesotho : trois pays, trois réponses, aucune doctrine. C'est là que commence le vrai sujet.
Le vrai enjeu : qui possède les couches du réseau
Le satellite n'est que la couche visible d'un empilement qui va des câbles sous-marins aux centres de données, au cloud, aux rails de paiement et aux modèles d'intelligence artificielle. À chaque étage, la même question : qui possède, qui exploite, sous quelle loi.
Commençons par la mer. Meta a annoncé en novembre 2025 l'achèvement du cœur de 2Africa, présenté comme le plus long système de câble sous-marin en accès ouvert du monde : 45 000 kilomètres, 33 pays, 46 points d'atterrissement, 180 térabits par seconde. Le consortium compte huit membres, dont Meta, China Mobile International, Orange et Vodafone. La plateforme américaine et l'opérateur chinois, que Washington et Pékin opposent dans leurs discours, partagent la même fibre autour du continent, et les acteurs africains n'y occupent que trois sièges sur huit (Bayobab, filiale de MTN, Telecom Egypt et WIOCC). La rivalité des puissances n'empêche pas leur copropriété de nos liaisons.
La géostratégie se lit dans la vulnérabilité. Le 14 mars 2024, un probable éboulement sous-marin au large de la Côte d'Ivoire a endommagé quatre câbles, ACE, SAT-3, WACS et MainOne. L'Internet Society a recensé treize pays touchés, de la Gambie à l'Afrique du Sud, une coupure quasi totale en Côte d'Ivoire et une réparation du dernier câble attendue vers la mi-mai ; ces systèmes convergent le long de la côte ivoirienne, devenue un point unique de défaillance. Au même moment, selon le régulateur nigérian, la façade orientale souffrait déjà de la coupure de Seacom, EIG et AAE-1 près de la mer Rouge. Licence, tarif douanier, note diplomatique, géographie des atterrissements : voilà les instruments du rapport de force.
La géoéconomie se lit dans les flux. Selon le rapport annuel de la GSMA publié en mars 2026, 1 400 milliards de dollars ont transité en 2025 par la monnaie mobile en Afrique subsaharienne, soit les deux tiers de la valeur mondiale du secteur. Le continent n'en possède pas les fondations. L'Africa Data Centres Association et Rising Advisory évaluaient en février 2026 sa charge informatique active à 360 mégawatts, une part de l'infrastructure mondiale bloquée à 0,6 pour cent. Interroger un cloud hébergé hors du continent impose couramment plus de 70 à 100 millisecondes de latence, contre 35 à 45 avec un cloud local, et soumet la donnée à un droit étranger.
Le Kenya montre le prix d'entrée. En mai 2024, Microsoft et l'émirien G42 annonçaient un centre de données d'un milliard de dollars alimenté par la géothermie d'Olkaria. Selon Bloomberg, repris en mai 2026 par Reuters qui n'a pu le vérifier, les deux partenaires demandaient à l'État de s'engager à payer chaque année un volume fixe de capacité, et les discussions auraient achoppé sur ce point ; Microsoft et G42 n'ont pas commenté, et le secrétaire principal John TANUI assure que le projet n'a ni échoué ni été retiré. Le président William RUTO avait affirmé à Doha, en novembre 2025, qu'avec les 2 300 mégawatts dont disposait selon lui le pays, alimenter un tel centre obligerait à éteindre la moitié du territoire. Le montage décrit par Bloomberg dit tout : le géant du cloud apporterait la technologie, le contribuable porterait le risque de la demande, et le réseau électrique national la charge.
Un continent branché sur des réseaux qu'il ne possède pas
Le tableau africain mêle retard et paradoxe. Selon l'Union internationale des télécommunications, 36 pour cent seulement de la population de sa région Afrique, qui exclut les pays arabes du continent, utilisait internet en 2025, le taux le plus faible de toutes les régions. Les centres de données manquent, mais ceux qui existent restent largement inoccupés : hors d'Afrique du Sud, leur occupation avoisine le tiers de la capacité disponible. Le droit traîne. La convention de Malabo sur la cybersécurité et les données personnelles n'était ratifiée, en octobre 2025, que par 16 des 55 États de l'Union africaine, selon Chatham House. Le protocole sur le commerce numérique de la Zone de libre-échange continentale africaine, adopté en février 2024 et complété en février 2025 de huit annexes, dont une sur les transferts transfrontaliers de données, n'était toujours pas en vigueur en juillet 2026, faute des vingt-deux ratifications requises.
La menace n'attend pas. Le rapport d'INTERPOL publié le 3 août 2026 relie l'intelligence artificielle à 55 pour cent des cybercrimes signalés en Afrique et estime que les pertes liées à la cybercriminalité ont plus que doublé depuis 2024, de 192 à 484 millions de dollars. Et les États coupent eux-mêmes le réseau : Access Now a compté en 2025 trente coupures d'internet dans quinze pays africains, dont huit en Tanzanie. Le Kenya et le Nigeria figurent sur la liste.
Les lignes bougent pourtant, souvent par le bas. Le 30 septembre 2025, la BCEAO a lancé à Dakar la PI-SPI, plateforme interopérable de paiement instantané ouverte aux banques, aux émetteurs de monnaie électronique et aux microfinances des huit pays de l'UEMOA, et construite en interne avec de jeunes ingénieurs issus des écoles et universités de l'Union. Le PAPSS, système panafricain de paiement et de règlement, revendiquait en septembre 2026 vingt-quatre banques centrales, plus de 200 banques et prestataires de paiement, et une hausse des volumes d'environ 1 000 pour cent sur un an. Son communiqué ne livre toutefois aucun montant absolu, ce qui empêche de mesurer son poids face aux circuits en dollars.
Le Nigeria a obtenu le 30 septembre 2025 un prêt de 500 millions de dollars de la Banque mondiale pour poser environ 90 000 kilomètres de fibre, dans un programme de 1,6 milliard de dollars. Le Rwanda impose depuis 2021 le stockage sur son sol des données personnelles, sauf dérogations. Le Kenya exige depuis 2022 que les données traitées au nom de l'intérêt stratégique de l'État (état civil et identité, élections, finances publiques, éducation de base, soins de santé) le soient dans un centre de données situé dans le pays, ou qu'une copie au moins y soit conservée. Même les langues entrent dans la bataille : African Next Voices, qui serait le plus grand corpus de langues africaines destiné à l'intelligence artificielle, a été collecté au Kenya, au Nigeria et en Afrique du Sud, mais financé pour l'essentiel par la Fondation Gates, avec Meta.
Aucune puissance ne câblera l'Afrique à sa place
Regardons chacun pour ce qu'il est. Washington, selon des télégrammes publiés par le Washington Post, met sa diplomatie au service de Starlink. Microsoft et G42 auraient réclamé une garantie publique, selon Bloomberg. Sonatel, dont Orange est l'actionnaire de référence, défend en justice la valeur de ses licences. Ni Washington, ni Pékin, ni Paris, ni Abou Dhabi n'a pour mission de développer l'Afrique ; chacun sert ses actionnaires ou sa stratégie d'État. L'erreur serait d'attendre d'eux une politique que nous n'avons pas écrite.
Changer de tutelle n'est pas se libérer. Troquer les positions acquises d'un opérateur historique contre la dépendance à une constellation privée, ou un cloud occidental contre un cloud chinois, change le bailleur sans changer le bail. Protéger au nom de la souveraineté un opérateur adossé à un groupe étranger serait le contresens symétrique.
Nommons aussi nos fautes. Ce sont des gouvernements africains qui ont coupé internet trente fois en 2025. Ce sont eux qui, au Cameroun, au Mali ou au Sénégal, taxent les transactions de monnaie mobile comme une rente budgétaire, quand le Ghana abrogeait sa propre taxe le 2 avril 2025. Ce sont nos États qui laissent dormir Malabo et le protocole numérique continental. Et c'est un arrêté ministériel que la Cour suprême sénégalaise a jugé, en l'état, assez fragile pour le suspendre : la souveraineté commence par des actes juridiquement solides.
Le meilleur contre-argument mérite réponse. La souveraineté numérique serait un luxe : louer le cloud d'un géant étranger coûte moins cher que bâtir le sien, Starlink branche aujourd'hui des villages que la fibre n'atteindra pas avant longtemps, et le Front contre la cherté des coûts de connexion a raison contre Sonatel. C'est en partie exact. Mais la souveraineté n'est ni l'autarcie ni la protection des opérateurs installés, et l'usager qui choisit son fournisseur en exerce une part. Elle tient à la réversibilité, à la redondance et à la juridiction. Un pays peut louer sans danger s'il peut changer de fournisseur, garder chez lui une copie de ses données vitales, faire appliquer sa loi et survivre à la coupure d'un câble. Mars 2024 a montré le coût de leur absence ; Nairobi, si Bloomberg dit vrai, que le loueur sait exiger des garanties. La souveraineté ne se mesure pas au pavillon du satellite, mais au prix qu'il faut payer pour en changer.
Cinq chantiers pour reprendre la main sur le réseau
Le premier chantier est physique. Les États côtiers et les communautés régionales doivent publier la carte de leurs points d'atterrissement, conditionner toute nouvelle autorisation de câble à la diversité des routes et financer les liaisons terrestres transfrontalières. Le local coûte peu : au Burkina Faso, selon l'Internet Society, la mise en cache des contenus a multiplié par sept le trafic du point d'échange national et fait économiser quelque 12,7 millions de dollars par an aux fournisseurs d'accès.
Le deuxième chantier est réglementaire. Au lieu de négocier chaque licence de constellation isolément, au gré d'une négociation douanière ou d'un recours, l'Union africaine et les communautés régionales doivent fixer un cahier des charges commun : passerelle au sol sur le territoire, contribution au service universel comme les opérateurs terrestres, données des abonnés soumises au droit national, ouverture à plusieurs constellations. L'idée sud-africaine d'investissements équivalents peut servir de base, si elle est négociée en bloc et inscrite dans la loi.
Le troisième chantier porte sur les données et le cloud. Il faut localiser les données souveraines, comme le font le Kenya et le Rwanda, et laisser circuler les autres dans la zone de libre-échange, dont le protocole numérique doit être ratifié. Des centres de données aux deux tiers vides appellent une commande publique mutualisée à l'échelle régionale. Et aucune garantie de capacité ne devrait être signée avec un fournisseur de cloud sans examen parlementaire ni clause de réversibilité.
Le quatrième chantier concerne les paiements. Les banques centrales doivent raccorder leurs systèmes instantanés, la PI-SPI en tête, au PAPSS, et exiger de lui la publication de volumes et de montants. Les États doivent renoncer aux taxes sur la monnaie mobile, comme l'a fait le Ghana. La diaspora a sa part : envoyer 200 dollars vers l'Afrique subsaharienne coûtait encore en moyenne 8,78 pour cent du montant au premier trimestre 2025, le niveau le plus élevé de toutes les régions selon les données de la Banque mondiale reprises par la GSMA ; à elle de privilégier les canaux africains interopérables.
Le cinquième chantier est cognitif. Les corpus de langues africaines doivent être financés aussi par des budgets africains et rester ouverts. Le fonds de 60 milliards de dollars annoncé à Kigali en avril 2025 par la déclaration africaine sur l'intelligence artificielle, soutenue par 49 pays, n'avait pas publié ses modalités en septembre 2025, selon le Carnegie Endowment, et en était encore à la conception en avril 2026, selon Smart Africa : il doit les publier. En cybersécurité, il faut ratifier Malabo et organiser le partage en temps réel des données de fraude entre banques, opérateurs et polices, dont INTERPOL déplore l'absence.
Abonné ou propriétaire
Un abonné se résilie. Il suffit d'un éboulement au large de la Côte d'Ivoire, d'une garantie en suspens à Nairobi, d'une négociation douanière avec Washington ou d'une ordonnance à Dakar. Un propriétaire peut perdre un marché ; on ne le débranche pas.
Le continent a déjà prouvé qu'il savait inventer l'usage, la monnaie mobile en témoigne. Il lui reste à posséder ce qui le porte : la fibre, la salle des serveurs, la loi et la langue. Faute de quoi il demeurera le meilleur client d'un réseau dont d'autres tiennent le contrat.
Approfondir
Cette analyse ouvre l'axe Souveraineté numérique et tech ; le dossier Souveraineté numérique en rassemble les pièces, et les fiches Sénégal, Kenya et Nigeria prolongent les cas évoqués ici. La rédaction déclinera cette analyse pays par pays.