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Dossier

Kidal, quittée en avril, reprise en octobre : la sécurité de l'Afrique ne se loue pas

Le 27 avril 2026, Africa Corps confirmait avoir quitté Kidal après un accord avec les rebelles qu'il était venu combattre ; il y est revenu en octobre avec l'armée malienne. Bases étrangères, combattants loués ou force sahélienne : aucun modèle ne tient sans un État qui paie, renseigne et protège ses civils.

Par La rédaction de LePanafricain · Publié le 29 octobre 2026

On répète depuis trois ans que la Russie a « remplacé » la France au Sahel. La formule a pour elle la symétrie ; elle a cessé d'être exacte le 27 avril 2026. Ce jour-là, Africa Corps, la force paramilitaire contrôlée par le ministère russe de la Défense, a confirmé son départ de Kidal, deux jours après l'offensive coordonnée du Front de libération de l'Azawad (FLA) et du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM), notamment contre Kati, Bamako, Gao, Sévaré et Kidal. Le communiqué russe invoquait la « décision conjointe des autorités de la République du Mali » ; Bamako parlait de « repositionnement ». Le FLA avait pourtant annoncé la veille un accord avec les forces russes pour garantir leur sortie. La ville reprise en novembre 2023 avec l'appui de Wagner a ainsi été évacuée par négociation, au profit des rebelles que les Russes étaient venus combattre. Le 25 avril, le ministre de la Défense, le général Sadio CAMARA, avait été tué par une voiture piégée lancée contre sa résidence de Kati.

Six mois plus tard, aucun camp ne peut revendiquer la victoire. Le JNIM a proclamé le 28 avril le blocus de Bamako. Le 10 septembre, l'assaut contre le camp de Dioura, dans le centre du pays, a tué au moins 100 soldats maliens selon RFI. Le 6 octobre, l'armée malienne, appuyée par Africa Corps, est rentrée sans combat dans Kidal, largement désertée, après le « repli stratégique et maîtrisé » annoncé par le FLA, selon l'AFP. Le 19 octobre, Human Rights Watch a publié des données d'ACLED : d'avril à août 2026, les forces armées maliennes ont tué 268 civils, contre 134 pour le JNIM, et les frappes aériennes de l'armée et d'Africa Corps ont fait 89 morts civils, plus du double de la même période de 2025.

La question posée au continent n'est donc pas de savoir quel drapeau flotte sur les casernes, mais qui tient la chaîne entière de la force : l'argent qui la paie, le renseignement qui la guide, les aéronefs qui la portent et la confiance des populations qui la rend possible. Sur ces quatre maillons, ni les bases françaises, ni les contingents russes, ni la jeune force sahélienne n'ont encore apporté de réponse durable.

Une sécurité devenue marché

En deux ans, la carte a changé. Le Tchad a récupéré fin janvier 2025 la base de Kossei, la Côte d'Ivoire en février l'unique base française de son sol ; le 17 juillet 2025, la France a remis au Sénégal le camp Geille, mettant fin, selon l'AFP, à soixante-cinq ans de présence et à tout camp permanent français en Afrique de l'Ouest et centrale. Paris se replie sur Djibouti, où stationnent environ 1 500 personnes, et sur Libreville, où le camp de Gaulle, devenu en 2024 un pôle de formation, est désormais partagé avec l'armée gabonaise. Moscou n'a jamais visé la même échelle : Africa Corps compterait environ 2 000 hommes au Mali selon Reuters, et se consacre surtout à la formation au Burkina Faso et au Niger selon l'ISS, quand Barkhane avait compté jusqu'à 5 100 hommes sur l'ensemble du Sahel.

Les instruments ont changé de nature : la puissance s'exerce moins par la garnison que par la vente de drones, la location de combattants, la sanction financière et la médiation. Les armées de l'AES s'équipent en Russie, en Turquie, en Iran et en Chine, rappelle l'Institut d'études de sécurité (ISS). Au Soudan, la mission internationale indépendante d'établissement des faits de l'ONU a décrit le 7 septembre 2026 un réseau lié à des individus et entités établis aux Émirats arabes unis, au Tchad, dans le sud-est libyen et en Somalie, qui facilite selon elle les opérations des Forces de soutien rapide (FSR) ; d'anciens militaires colombiens, entre 1 500 et 2 000 selon le Groupe d'experts de l'ONU cité par Reuters, y jouent un rôle essentiel dans les opérations de drones. Les Émirats démentent tout soutien militaire aux belligérants.

La sécurité est surtout devenue un marché qui se règle en ressources. Les dépenses militaires africaines ont atteint 58,2 milliards de dollars en 2025, en hausse réelle de 8,5 pour cent sur un an, troisième année consécutive de progression selon le SIPRI, dont 25,4 milliards pour la seule Algérie ; la RDC a accru les siennes de 20 pour cent. En face, l'économie de guerre prospère. Un rapport de l'équipe de surveillance des sanctions de l'ONU publié en août 2026 estime qu'une rançon d'environ 50 millions de dollars, reçue en 2025 pour la libération d'un otage, a joué un rôle clé dans le financement de l'offensive du JNIM. Trois sources régionales citées par Reuters désignent les Émirats comme payeur, ce qu'Abou Dhabi n'a pas commenté directement ; la même agence les décrit comme une destination clé de l'or des orpailleurs maliens. Dans les Grands Lacs, Kinshasa avait proposé à Washington en 2025, selon Bloomberg, un accès exclusif à ses minerais critiques contre une aide sécuritaire, et les accords signés le 4 décembre 2025 par Félix TSHISEKEDI et Paul KAGAME, en présence de Donald TRUMP, s'intitulent « Accords de Washington pour la paix et la prospérité ». La paix s'y négocie au carreau de la mine.

Un continent qui dépense plus et enterre davantage

Les chiffres de 2025 décrivent une aggravation, à condition de lire les bons compteurs. Selon le Centre d'études stratégiques de l'Afrique, qui s'appuie sur ACLED, les violences liées aux groupes islamistes armés ont fait 23 968 morts sur le continent en 2025, 24 pour cent de plus qu'en 2024, dont 9 826 au Sahel. La Somalie (plus 93 pour cent) et le Bénin (305 morts, un record) suivent la même pente. L'Indice mondial du terrorisme 2026 montre au contraire le Burkina Faso en recul de 45 pour cent, à 846 morts, avec une chute de 84 pour cent des victimes civiles, et le Sahel concentre toujours plus de la moitié des morts du terrorisme dans le monde. Les deux séries ne mesurent pas la même chose, et les restrictions à l'information au Sahel imposent la prudence sur chacune.

Au Soudan, la guerre ouverte en avril 2023 entre l'armée du général Abdel Fattah AL-BURHANE et les FSR de Mohamed Hamdan DAGLO a produit la plus grande crise de déplacement du monde : 8,7 millions de déplacés internes en juillet 2026 et 4,6 millions de réfugiés, demandeurs d'asile et rapatriés passés dans les pays voisins, selon les données compilées par l'ONU, qui compte 33,7 millions de personnes à secourir, pour un appel humanitaire financé à 40,8 pour cent à la mi-août. Après la chute d'El-Fasher aux mains des FSR, fin octobre 2025, le général AL-BURHANE a rejeté comme partiale la proposition de trêve du Quartet (États-Unis, Arabie saoudite, Émirats, Égypte), et la trêve humanitaire de 90 jours défendue en 2026 par le conseiller américain Massad BOULOS bute sur l'exigence, posée par l'armée, d'un retrait préalable des FSR des villes conquises.

Dans l'est de la RDC, l'accord de Washington du 27 juin 2025 prévoyait le retrait des troupes rwandaises sous 90 jours. Un an plus tard, Radio Okapi constatait que les combats se poursuivaient de Masisi à Fizi et que le site de coltan de Rubaya restait aux mains de l'AFC/M23. Le M23 est entré à Uvira le 10 décembre 2025, six jours après la signature des accords, avant de s'en retirer en janvier 2026 sous la pression de Washington, qui a sanctionné le 2 mars 2026 les Forces de défense rwandaises pour leur « soutien opérationnel direct » au mouvement ; le Burundi a déployé plus de 10 000 soldats sur le sol congolais, selon l'IPIS. Kigali conteste l'existence de toute échéance de retrait.

Tout ne recule pas pour autant. Une force sahélienne affiche désormais l'objectif de se financer sans bailleurs extérieurs : la Force unifiée de l'AES, lancée le 20 décembre 2025 à Bamako et commandée depuis Niamey, repose sur les contributions des États et, depuis le 28 mars 2025, sur un prélèvement confédéral de 0,5 pour cent sur les importations, rappelle l'ISS. Son effectif a été porté de 5 000 à 6 000 hommes, a annoncé en février 2026 le général Abdourahamane TIANI. Et le 13 août, le FLA a libéré 82 soldats maliens, dans des conditions qui n'ont pas été rendues publiques.

Aucun protecteur n'est désintéressé

Regardons en face ce que chaque partenaire est venu chercher. Paris protégeait une influence et des régimes amis ; Barkhane coûtait environ un milliard d'euros par an en 2020, selon les chiffres avancés lors d'un débat au Sénat, sans enrayer l'extension des groupes armés. Moscou protège d'abord des pouvoirs et ses propres hommes : à Kidal, quand le combat est devenu plus coûteux que l'accord, Africa Corps a traité. Washington adosse sa médiation à l'accès aux minerais. Les Émirats apparaissent dans deux guerres à la fois : des individus et entités établis sur leur sol figurent dans le réseau que l'ONU décrit au Soudan, et des sources régionales leur attribuent la rançon versée au Mali. Ankara, Téhéran et Pékin vendent les équipements. Aucune de ces capitales n'a pour mission de sécuriser l'Afrique. Changer de tutelle n'est pas se libérer : remplacer un protecteur par un autre revient à changer de créancier.

Les fautes, pourtant, ne sont pas toutes importées. Une armée qui tue plus de civils que le JNIM, comme l'indiquent les données d'ACLED pour le Mali, offre à l'insurrection ses meilleurs arguments de recrutement. Des juntes qui restreignent l'information se soustraient au jugement de leurs citoyens. Les tensions entre l'AES et ses voisins côtiers privent la lutte de profondeur, alors que, rappelle l'ISS, armes, carburant et drones franchissent de nombreuses frontières. Au Soudan, deux généraux préfèrent la conquête à la trêve ; en RDC, l'État s'en remet à des milices Wazalendo et à l'armée burundaise.

Reste le meilleur contre-argument. Sans partenaire extérieur, dira-t-on, le Sahel n'a ni l'aviation, ni le renseignement satellitaire, ni les munitions qu'exige une guerre de cette ampleur, et mieux vaut un protecteur imparfait que pas de protecteur du tout. Il est vrai qu'aucune armée africaine ne produit seule tous ses moyens. Mais dix ans d'expérience séparent deux choses : acheter des capacités et louer une protection. Le G5 Sahel, dont le budget initial de 423 millions d'euros dépassait de loin les apports de ses membres, a conduit 25 opérations sans parvenir à freiner l'expansion de la menace, selon l'ISS ; Africa Corps a quitté Kidal en avril quand il l'a jugé nécessaire. Un État qui achète ses drones, forme ses pilotes, entretient ses appareils et paie ses soldats reste maître de sa guerre. Un État qui loue des combattants dépend de leur calcul.

Cinq chantiers pour reprendre la main

Le premier chantier est budgétaire. Le prélèvement confédéral de l'AES a ouvert une voie qu'il faut élargir : chaque communauté régionale, puis l'Union africaine, doit disposer d'un financement propre de la paix, voté, publié et audité. Une force dont les contributions ne sont pas publiées, comme celles de la Force unifiée selon l'ISS, ne peut ni planifier ni rendre des comptes.

Le deuxième chantier porte sur les moyens rares : drones, hélicoptères, maintenance et renseignement. Les États doivent les mutualiser à l'échelle régionale, exiger dans chaque contrat d'armement la formation des équipages et le transfert de la maintenance, et diversifier leurs fournisseurs pour qu'aucun ne puisse, par un simple retrait, priver une armée de ses yeux.

Le troisième chantier est celui de la légitimité. Cinq fillettes de 10 à 13 ans ont été tuées par des soldats près de Niono le 12 juillet, sans qu'aucune enquête ait été ouverte à la mi-septembre, à la connaissance de HRW. Le Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine doit se saisir de la protection des civils, et les armées se doter de juridictions indépendantes et de mécanismes d'indemnisation, que juristes et médecins de la diaspora peuvent aider à documenter.

Le quatrième chantier vise l'économie de guerre : doctrine commune contre le paiement des rançons, traçabilité de l'or artisanal jusqu'au raffineur, rachat de cet or par les banques centrales au prix du marché pour assécher les circuits informels, et extension à tout le Soudan de l'embargo sur les armes, comme le réclame la mission de l'ONU.

Le cinquième chantier est diplomatique. Paradoxe de l'année : à Kidal, c'est un accord négocié avec les rebelles qui a organisé en avril la retraite d'une force étrangère. Le dialogue entre Kinshasa et l'AFC/M23 se tient à Doha, la trêve soudanaise se négocie entre Washington, Riyad, Abou Dhabi et Le Caire, les capitales du Quartet. L'Union africaine doit se doter d'une capacité de médiation permanente et financée, capable de renouer le dialogue entre l'AES et la CEDEAO et de parler aux belligérants soudanais sans passer par leurs parrains.

Une souveraineté qui monte la garde

Une base se rend en une matinée, avec un drapeau qui descend et un autre qui monte. Un camp se tient chaque nuit, avec des soldats payés à temps et crus par les villages qui les entourent. Le Sénégal, la Côte d'Ivoire et le Tchad ont accompli le premier geste ; Dioura, encore vide une semaine après l'assaut du 10 septembre, rappelle le prix de l'oubli du second.

La souveraineté militaire ne se hisse pas au sommet d'un mât. Elle monte la garde. Tant que l'Afrique louera ses sentinelles, elle vivra au rythme de leur calcul ; le jour où elle les paiera, les formera et les jugera elle-même, elle cessera de compter ses camps abandonnés.

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Cette analyse ouvre l'axe Sécurité, défense et résolution des conflits. Les dossiers Bases étrangères et AES et recompositions en prolongent les fils, et les fiches Mali, Soudan et République démocratique du Congo donnent les repères nationaux. La rédaction déclinera cette analyse pays par pays.