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Découvrir le romanLe Sahel a déclassé le français, reste à financer la science qui parlera nos langues
Le 13 octobre 2026 à Ouagadougou, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont signé un accord d'harmonisation et d'« endogénéisation » de leurs formations universitaires. Avec 0,4 % du PIB pour la recherche en Afrique subsaharienne, la souveraineté linguistique restera symbolique tant que la science se financera ailleurs.
Par La rédaction de LePanafricain · Publié le 29 octobre 2026
Ouagadougou, mardi 13 octobre 2026. En marge de la deuxième conférence des responsables des institutions d'enseignement supérieur et de recherche de la Confédération des États du Sahel (AES), trois ministres, Adjima THIOMBIANO pour le Burkina Faso, Bouréma KANSAYE pour le Mali et Mamadou SAIDOU pour le Niger, signent un accord de coopération destiné à harmoniser leurs formations universitaires et à y intégrer les savoirs endogènes africains. Le Togo, invité, était représenté par son ministre délégué Gado TCHANGBEDJI. Parmi les six textes soumis figure un accord consacré à la formation et à la recherche dans les mines et le pétrole. En recevant les délégations en audience, le Premier ministre burkinabè, Rimtalba Jean Emmanuel OUÉDRAOGO, a prononcé une phrase qu'il faut retenir : « L'envahisseur est parti, mais dans bien des domaines, c'est malheureusement nous-mêmes qui prolongeons sa présence. »
On résume volontiers la politique de ces trois pays d'une formule : le Sahel aurait congédié le français. C'est inexact, et la nuance compte. La Constitution malienne de 2023 dispose en son article 31 que « les langues nationales sont les langues officielles du Mali » et que « le français est la langue de travail ». Au Burkina Faso, la loi constitutionnelle n° 045-2023/ALT du 30 décembre 2023, promulguée en janvier 2024 par le capitaine Ibrahim TRAORÉ, officialise les langues nationales et ramène le français au rang de langue de travail, à égalité avec l'anglais. Au Niger, la Charte de la refondation signée le 26 mars 2025 par le général Abdourahamane TIANI fait du haoussa la langue nationale et du français, là encore, une langue de travail. Quelques jours plus tôt, les 17 et 18 mars 2025, les trois États avaient annoncé leur retrait de l'Organisation internationale de la Francophonie, Bamako reprochant à celle-ci de se permettre « de juger des choix politiques internes ». Le français a été déclassé, non banni. Et les comptes rendus de l'accord du 13 octobre publiés par la presse burkinabè ne disent rien de la langue d'enseignement et ne chiffrent aucun budget. Adjima THIOMBIANO a estimé que l'accord permettrait aux trois États de parler le même langage. Reste à savoir lequel, et avec quels moyens.
La bataille symbolique est gagnée sur le papier. La bataille réelle, celle qui décide de qui forme nos ingénieurs, qui finance nos laboratoires et qui possède les données de nos langues, commence à peine. C'est elle que se disputent aujourd'hui les puissances.
Le vrai enjeu : visas, bourses et corpus
La lecture géopolitique d'abord. Le savoir africain est devenu un terrain de compétition. Washington ferme. Par une proclamation du 16 décembre 2025, entrée en vigueur le 1er janvier 2026, les États-Unis ont suspendu totalement l'entrée des ressortissants du Burkina Faso, du Mali, du Niger, du Tchad, du Soudan ou de la Somalie, et partiellement celle des Nigérians, des Sénégalais, des Ivoiriens ou des Tanzaniens, cette suspension partielle couvrant les visas d'étudiant et d'échange universitaire. Paris filtre. Le décret n° 2026-526 du 22 juin 2026 a porté de 615 à environ 877,50 euros par mois, depuis le 1er août, les ressources exigées d'un étudiant étranger pour son titre de séjour, soit une hausse de près de 43 %. La demande ne faiblit pas pour autant : selon Campus France, la France accueillait en 2024-2025 110 607 étudiants venus d'Afrique subsaharienne, en hausse de 7 % sur un an, la plus forte progression de toutes les zones d'origine.
Pékin ouvre, à sa manière. Au sommet du Forum sur la coopération sino-africaine, le 5 septembre 2024, XI Jinping a promis 60 000 offres de formation, dix ateliers Luban d'enseignement technique, 25 centres d'études sino-africaines et 30 laboratoires conjoints, dans une enveloppe de 360 milliards de yuans sur trois ans pour l'ensemble de ses dix « actions de partenariat ». Moscou distribue des bourses : 250 par an au seul Congo-Brazzaville, pour la troisième année consécutive, au point que la ministre congolaise de l'Enseignement supérieur, Delphine Edith EMMANUEL, voit dans la Russie « l'État qui nous offre le plus grand portefeuille en termes de bourses de coopération ».
La lecture géostratégique en découle. Les instruments de cette compétition sont le visa, la bourse, le référentiel de formation et, désormais, le corpus de données. En février 2026, Google a présenté WAXAL, un corpus vocal ouvert couvrant, selon son article de recherche, 24 langues africaines et plus de 14 000 heures de parole, constitué avec l'université Makerere en Ouganda, l'université du Ghana et l'organisation rwandaise Digital Umuganda. Les institutions africaines conservent la propriété des données, diffusées sous licence libre ; la clause est bien négociée. Mais un corpus ouvert profite d'abord à qui dispose de la puissance de calcul pour l'exploiter. Celui qui apprend à la machine à comprendre nos langues fixe les conditions de leur entrée dans l'économie numérique.
La lecture géoéconomique, enfin, suit l'argent. Une partie de la recherche africaine vit de budgets votés ailleurs. En février 2025, le président du South African Medical Research Council (SAMRC), Ntobeko NTUSI, indiquait que les subventions des agences fédérales américaines (NIH, CDC, USAID) représentaient 28 % des revenus de son institution pour 2025-2026. Après les coupes américaines, le SAMRC a annoncé en août 2025 avoir réuni environ 600 millions de rands de fonds de sauvetage, dont quelque 400 millions venus du Trésor national, l'essentiel du reste étant apporté par les fondations Gates et Wellcome. Même logique du côté des jeunes pousses : selon le rapport annuel de Partech, la tech africaine a levé 4,1 milliards de dollars en 2025, en hausse de 25 %, mais la dette en représente désormais 41 % et quatre pays, le Kenya, le Nigeria, l'Égypte et l'Afrique du Sud, captent 72 % des capitaux. Au premier semestre 2026, sur 1,44 milliard de dollars levés, 614 millions l'étaient sous forme de dette, selon TechCabal Insights.
Neuf étudiants sur cent, 0,4 % du PIB pour la recherche
En Afrique subsaharienne, le taux brut de scolarisation dans l'enseignement supérieur était de 9 % en 2021, le plus faible de toutes les régions, contre 43 % pour la moyenne mondiale en 2023, selon l'UNESCO. La région consacrait 0,4 % de son PIB à la recherche et au développement en 2022, cinq fois moins que la moyenne mondiale de 2 %, et comptait 91 chercheurs par million d'habitants contre 1 420 dans le monde, d'après l'annuaire statistique des Nations unies de 2025. Le Mali consacrait 0,2 % de son PIB à la recherche en 2021 et comptait 29 chercheurs par million d'habitants ; le Burkina Faso, 0,3 % la même année ; le Nigeria, 0,3 % en 2019 et 22 chercheurs par million. S'y ajoute la barrière de la langue : l'UNESCO estimait en février 2025 que 40 % des habitants de la planète n'ont pas accès à un enseignement dans leur langue maternelle ou dans celle qu'ils maîtrisent le mieux, une proportion qui atteint 90 % dans certains pays à revenu faible ou intermédiaire.
Les lignes bougent pourtant. L'Égypte a atteint 1 % de son PIB pour la recherche en 2023, le Kenya et le Rwanda 0,8 %. Le 16 juin 2026, à Accra, le président ghanéen John Dramani MAHAMA a lancé le Ghana National Research Fund, doté de 100 millions de cedis pour 2026, et fixé à la recherche un objectif de 6 milliards de cedis par an : sans souveraineté scientifique, a-t-il dit, pas de véritable souveraineté économique. Il a surtout reconnu que la loi 1056, qui plafonne cet effort à 0,5 % du PIB, contredit l'objectif de l'Union africaine, et jugé qu'il faudrait y revenir. À Diamniadio, le ministère sénégalais de l'Éducation nationale a validé le 8 septembre 2026 une stratégie de plaidoyer 2026-2030 pour étendre le Modèle harmonisé d'enseignement bilingue au Sénégal (MOHEBS), qui concerne déjà plus de 640 000 élèves des deux premières années du primaire, en six langues nationales, wolof, pulaar, seereer, joola, mandinka et sooninke, le français étant introduit progressivement. Dans l'AES, la présence du Togo montre que l'idée d'un espace universitaire sahélien attire au-delà des trois fondateurs.
Une bourse n'est jamais un cadeau
La doctrine exige ici de regarder les choses en face. Aucune puissance n'a pour mission de former l'Afrique. Pékin, Moscou, Washington, Paris ou les géants du numérique servent d'abord leurs intérêts. Une formation dispensée sur des équipements et des référentiels étrangers prépare d'abord des utilisateurs de ces équipements et de ces référentiels. Une bourse fabrique des loyautés. Un visa refusé ou un seuil de ressources relevé trie les élites que l'on accepte de former. Un corpus vocal prépare un marché. Quitter la Francophonie pour remplir des amphithéâtres russes ou des ateliers chinois ne ferait que déplacer la dépendance : changer de tutelle n'est pas se libérer.
Il faut aussi nommer nos propres fautes. L'objectif de 1 % du PIB pour la recherche est un engagement africain que l'Afrique elle-même ne tient pas, et le Ghana s'était imposé par la loi un plafond deux fois inférieur. L'Académie africaine des langues (ACALAN), institution spécialisée de l'Union africaine chargée de promouvoir les langues véhiculaires transfrontalières, siège à Bamako et porte ce nom depuis 2006 ; l'outil existe, il ne demande qu'à servir. La Convention d'Addis-Abeba sur la reconnaissance des diplômes de l'enseignement supérieur en Afrique, adoptée en 2014, est en vigueur depuis 2019 : harmoniser à trois est utile, à condition de ne pas dresser une frontière universitaire de plus. Et tant que nos chercheurs dépendront des appels à projets du Nord, leurs priorités resteront celles du Nord.
Reste le meilleur contre-argument. Enseigner en langues nationales enfermerait les enfants, puisque la science mondiale s'écrit en anglais ; et un pays pauvre aurait mieux à faire que de financer des laboratoires, puisqu'acheter la technologie coûte moins cher que l'inventer. La réponse tient en deux faits. D'abord, il ne s'agit pas de choisir : le modèle sénégalais introduit le français progressivement, sur la base des premiers apprentissages. Or les enfants apprennent mieux dans la langue qu'ils comprennent : en Côte d'Ivoire, selon des données de 2008 reprises par l'UNESCO, 55 % des élèves de cinquième année du primaire qui parlaient chez eux la langue du test atteignaient le niveau élémentaire en lecture, contre 25 % des autres. Ensuite, la technologie achetée a un propriétaire. L'Afrique du Sud a découvert en 2025 que des coupes décidées à Washington pouvaient menacer plus du quart des ressources de son principal organisme de recherche médicale. Une recherche que l'on ne finance pas est une recherche dont on ne fixe pas l'agenda.
Cinq chantiers pour apprendre et chercher chez nous
Le premier chantier est budgétaire. Chaque État devrait inscrire dans la loi un plancher de dépense de recherche, et non un plafond, avec une trajectoire vers 1 % du PIB et une ressource affectée. Pour les pays miniers du Sahel, la plus évidente est une fraction des recettes extractives, versée à un fonds de recherche indépendant ; le projet d'accord de l'AES sur la formation et la recherche dans les mines et le pétrole en offre le cadre naturel.
Le deuxième chantier est scolaire. Les premières années d'école doivent se faire dans la langue de l'enfant, le français ou l'anglais venant ensuite, comme au Sénégal. Les grandes langues transfrontalières, fulfulde, haoussa, mandingue, se prêtent à une production commune de manuels et de terminologies scientifiques entre États voisins, sous l'égide de l'ACALAN, qui siège précisément à Bamako.
Le troisième chantier est numérique. Les données de nos langues valent nos minerais. L'Union africaine et les États devraient poser une règle simple : tout corpus constitué sur le sol africain est copropriété d'une institution africaine, hébergé sur le continent et assorti d'un accès à la puissance de calcul pour nos chercheurs. Le précédent de WAXAL prouve que la propriété se négocie ; il reste à négocier l'usage.
Le quatrième chantier concerne la mobilité. Face aux visas fermés et aux seuils relevés, l'Afrique doit faire de ses propres universités la première destination de ses étudiants : appliquer pleinement la Convention d'Addis-Abeba, financer des bourses de mobilité entre universités africaines, et ouvrir à la diaspora des chaires de retour et des codirections de thèse rémunérées, pour que le chercheur installé à Montréal ou à Lyon travaille aussi pour Niamey ou Dakar.
Le cinquième chantier est celui de l'innovation. Quand quatre pays concentrent près des trois quarts des capitaux et que la dette gagne du terrain, les jeunes pousses du reste du continent restent à la merci de conditions fixées ailleurs. Les caisses de retraite, les fonds souverains et la Banque africaine de développement peuvent abonder des fonds d'amorçage régionaux, à commencer par les pays qui en sont aujourd'hui privés, et la commande publique devrait réserver une part de ses marchés numériques aux entreprises africaines.
Une langue sans laboratoire n'est qu'un drapeau
Une Constitution peut couronner une langue. Elle ne peut pas lui donner un vocabulaire de la chimie, un manuel de physique, un modèle de reconnaissance vocale ni un budget de laboratoire. Tant que le thermomètre, le vaccin et l'algorithme seront conçus ailleurs, la langue officielle flottera comme un drapeau hissé sur un bâtiment loué.
Le Premier ministre burkinabè a raison : nous prolongeons nous-mêmes la présence de l'envahisseur. Nous la prolongeons chaque fois qu'un budget de recherche se vote à Washington plutôt qu'à Accra, Bamako ou Niamey, chaque fois qu'un enfant apprend à lire dans une langue qu'il ne parle pas. Penser dans nos langues est une décision politique ; chercher chez nous est une décision budgétaire. La souveraineté du savoir commence le jour où les deux se rejoignent.
Approfondir
Cette analyse ouvre l'axe Éducation, sciences et innovation africaine. Pour suivre les pays au cœur de ces choix, consultez les fiches Mali, Sénégal et Ghana. La rédaction déclinera cette analyse pays par pays, en commençant par les trois États de l'AES, leurs politiques linguistiques et leurs budgets de recherche.