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Dossier

L'Afrique a sa propre agence de notation, mais le prix de son argent se fixe toujours ailleurs

Lancée le 7 octobre 2026 à Maurice, l'agence africaine de notation AfCRA ne fera pas baisser de sitôt le coût de la dette, comme l'admet l'Union africaine elle-même. Le prix de l'argent africain se fixe à Washington, Francfort, Pékin et dans les comités de créanciers : c'est là que se joue la souveraineté financière.

Par La rédaction de LePanafricain · Publié le 29 octobre 2026

On lit depuis trois semaines que l'Afrique s'est enfin dotée de sa propre agence de notation et que la facture de sa dette va baisser en conséquence. La première mérite une précision ; la seconde, l'Union africaine elle-même la dément. Le 7 octobre 2026, à Balaclava, au nord de Port-Louis, l'Union africaine et le Mécanisme africain d'évaluation par les pairs (MAEP) ont lancé l'Africa Credit Rating Agency, l'AfCRA, approuvée dans son principe dès 2018. Pour garantir son indépendance, aucun gouvernement africain ne figurera à son capital. Selon L'Express de Port-Louis, elle est même détenue à ce stade en totalité par Plus 94 Research, société sud-africaine d'études dont le fondateur, Sifiso FALALA, la dirige par intérim ; la vente d'environ 2 000 actions, lors d'une opération baptisée « Golden Hour », doit ramener cette part à un tiers du capital. L'agence n'a encore, par définition, aucun historique de notation.

La parole la plus lucide est venue du président de la Commission de l'Union africaine. Mahmoud Ali YOUSSOUF a prévenu, selon Reuters, qu'une agence de notation ne ferait pas baisser sensiblement le coût du capital à brève échéance. Le calendrier lui donnait raison. Le 16 septembre, la Réserve fédérale américaine avait relevé son taux directeur d'un quart de point, dans une fourchette de 3,75 à 4 %, sa première hausse depuis 2023, pour contenir l'inflation américaine ; le rendement du Trésor à dix ans évoluait alors autour de 5 %. Ce jour-là, sans qu'aucun ministre africain ait eu voix au chapitre, le socle sur lequel se calcule le coût de chaque euro-obligation africaine s'est relevé.

L'AfCRA mesurera le risque. Elle ne fixera pas le prix, qui se compose ailleurs.

Le vrai enjeu : un taux composé en trois étages

Le premier étage est monétaire, et il est américain. Une euro-obligation africaine rémunère le taux sans risque du dollar, plus une prime. Quand Washington resserre pour ses propres raisons, toute la pyramide monte. Les emprunteurs africains paient souvent de 8 à 10 %, relève Ulrich VOLZ, économiste à la SOAS, cité par la revue IFR. La République démocratique du Congo a levé 1,25 milliard de dollars le 9 avril 2026 pour sa première euro-obligation, à 8,75 % et 9,5 %. Le 18 février, la Côte d'Ivoire avait placé 1,3 milliard de dollars à quinze ans pour un coût de 5,39 % exprimé en euros, après couverture de change. Abidjan emprunte en dollars mais compte en euros, la monnaie à laquelle le franc CFA est arrimé : son coût du capital se lit à Francfort autant qu'à Washington.

Le deuxième étage est géostratégique : c'est la hiérarchie des jugements et des créanciers. Vingt-trois des cinquante-cinq États membres de l'Union africaine n'ont aucune note de Moody's, de S&P ou de Fitch, et les autres se situent en moyenne entre B et B-, contre BB pour les autres régions émergentes, selon l'Union africaine citée par Reuters. Le PNUD estimait en 2023 que des notations moins subjectives pourraient faire économiser jusqu'à 74,5 milliards de dollars aux pays africains. L'affaire Afreximbank montre comment ce jugement s'articule au rang de paiement. Le 23 janvier 2026, la banque panafricaine d'import-export a rompu avec Fitch, jugeant que l'agence ne comprenait plus son accord constitutif ni son mandat. Fin janvier, Fitch l'a fait passer de BBB- à BB+, en catégorie spéculative, et a aussitôt retiré ses notes. Son argument : incluse dans la restructuration ghanéenne pour un prêt de 750 millions de dollars, dans un accord que le FMI a jugé conforme à la comparabilité de traitement, la banque n'a pas bénéficié du statut de créancier privilégié. Ce statut ne se proclame pas : il se fait reconnaître par ceux qui écrivent les règles, et le rang perdu se paie en points de taux.

Le FMI, lui, tient la porte. Privé de ses financements depuis 2024, le Sénégal a conclu le 1er septembre 2026 un accord au niveau des services pour environ 2,2 milliards de dollars sur trois ans, encore suspendu à des mesures correctives sur ses déclarations inexactes passées et à des assurances de financement. Le Fonds précise que ce programme doit aider à attirer la Banque mondiale et la Banque africaine de développement : son visa conditionne l'ouverture des autres guichets.

Le troisième étage est géoéconomique, et Pékin y change de méthode. D'après l'université de Boston, les engagements de prêt chinois à l'Afrique sont tombés à 2,1 milliards de dollars en 2024, en baisse de 46 % sur un an, au bénéfice de cinq pays seulement. La même étude relève pourtant que tous les prêts d'infrastructure accordés au Kenya en 2024 étaient libellés en renminbi. En octobre 2025, Nairobi a converti en yuans environ 3,5 milliards de dollars de dette ferroviaire due à Exim Bank of China, pour une économie annoncée de 215 millions de dollars par an. Pékin prête moins, mais il libelle davantage : la compétition porte désormais sur la monnaie dans laquelle l'Afrique remboursera.

Un continent qui paie cher, mais pas partout le même prix

La facture d'ensemble est lourde. Selon l'Union africaine, le service annuel de la dette extérieure du continent a atteint 163 milliards de dollars en 2024, contre 61 milliards en 2010. La Banque mondiale constate en octobre 2026 que, dans près des quatre cinquièmes des pays d'Afrique subsaharienne, les intérêts dépassent la dépense publique de santé, d'éducation ou des deux, et que l'emprunt intérieur, plus cher et plus court que les crédits concessionnels, est devenu depuis 2021 la première source de financement. Les remboursements d'euro-obligations de la région doivent passer d'environ 3,5 milliards de dollars en 2026 à 8,6 milliards en 2028, selon la même institution.

Le Sénégal concentre les fragilités. La Cour des comptes a établi en février 2025 que la dette de l'administration centrale atteignait 99,67 % du PIB fin 2023, et non 74,41 % comme annoncé, et relevé 2 517 milliards de francs CFA de dette bancaire contractée hors budget, sans approbation parlementaire. Moody's a abaissé la note du pays à Caa2 le 28 août 2026. Le 6 octobre, Dakar a présenté à ses créanciers, sous les bons offices du FMI, un plan de traitement d'une dette extérieure de 18 300 milliards de francs CFA, dont 8 500 milliards dus aux banques de développement.

Le même État trouve pourtant encore à se financer chez lui. Le 11 septembre 2026, deux semaines après la dégradation de Moody's, le Trésor sénégalais a levé 101,3 milliards de francs CFA sur le marché régional de l'UMOA, dont des obligations à cinq ans au rendement de 7,89 %. Dakar a exclu de son plan de traitement la dette intérieure en francs CFA, l'une de ses « lignes rouges » selon Alioune NDIAYE, secrétaire général du ministère de l'Économie, des Finances et du Plan, qui a justifié ce choix par la nécessité de préserver la stabilité du secteur bancaire national et régional. Dans une union où la BCEAO prête aux banques à 3 % depuis le 16 mars 2026 et prévoit 1 % d'inflation, l'épargne régionale offre au Sénégal un taux que les marchés en dollars lui refusent. La contrepartie est connue : des banques gorgées de titres d'un État en difficulté lient leur sort au sien. La leçon demeure : une dette tenue par des créanciers proches coûte moins cher qu'une dette tenue par des inconnus pressés.

D'autres signaux vont dans le bon sens. Le Ghana, au sortir de sa restructuration, a été relevé à B3 par Moody's début octobre 2026, après son passage à B chez Fitch en mai, même s'il reste tributaire de l'or, qui a fourni 67 % de ses exportations de biens en 2025. Le système panafricain de paiement et de règlement, le PAPSS, revendique en septembre 2026 vingt-quatre banques centrales, plus de 200 banques et prestataires de paiement dans plus de trente pays, et des volumes de transactions en hausse d'environ 1 000 % sur un an. La Banque des États de l'Afrique centrale y a adhéré en juillet 2026, ses banques devant y être raccordées d'ici la fin de l'année.

Aucun créancier ne prête par fraternité

La doctrine commande de regarder chaque puissance pour ce qu'elle est. La Réserve fédérale a relevé ses taux pour l'inflation américaine, non pour le budget de Kinshasa. Pékin convertit ses créances en yuans parce que cela sert l'internationalisation de sa monnaie. L'arrimage du franc CFA à l'euro rassure les prêteurs d'Abidjan, mais il borne la politique monétaire ouest-africaine aux choix d'une banque centrale européenne dont l'Afrique n'est pas le mandat. Paris, Washington, Pékin, Abou Dhabi ou Ankara prêtent et garantissent selon leurs intérêts, et c'est leur droit. Le nôtre est de ne pas confondre une économie de 215 millions de dollars avec une émancipation. Remplacer une dette en dollars par une dette en yuans déplace le risque de change sans le supprimer, l'étude de Boston le souligne. Changer de tutelle n'est pas se libérer.

Il faut aussi nommer nos propres fautes. Les déclarations inexactes de la dette sénégalaise ne doivent rien aux agences new-yorkaises. Cinquante-cinq États négocient chacun pour soi, et le Mécanisme africain de stabilité financière, approuvé en février 2025 avec une ambition de 20 milliards de dollars, n'était toujours pas constitué en avril 2026, quand le président de la Banque africaine de développement, Sidi OULD TAH, rappelait aux côtés du Mécanisme européen de stabilité que l'Afrique reste la seule région privée d'un tel dispositif. La rente fait le reste : une économie suspendue à un seul produit d'exportation paie, à juste titre, une prime pour cette dépendance.

Le meilleur contre-argument mérite d'être pris au sérieux. Le biais des agences serait un alibi : une enquête de Reuters publiée en 2024 n'a trouvé aucune preuve de partialité systémique dans les notes souveraines africaines, et le Ghana vient de montrer qu'une discipline budgétaire se traduit en relèvements. Une nouvelle agence, objecte Dennis SHEN, ancien analyste souverain chez Scope Ratings, commence par une promesse quand les investisseurs exigent un historique. C'est juste, et cela ne clôt pas le débat. La prime africaine ne rémunère pas seulement le risque, elle rémunère aussi l'ignorance : vingt-trois États sans note, des statistiques lacunaires, des marchés secondaires étroits. Le prêteur qui ne voit pas clair fait payer le brouillard, a résumé Denys DENYA, vice-président exécutif d'Afreximbank. Bola Ahmed TINUBU a posé l'exigence en des termes que nous faisons nôtres : l'Afrique ne réclame pas des notes favorables, mais des notes justes. Une note juste suppose des données justes, et celles-là ne viendront ni de New York ni de Port-Louis, mais de nos ministères des Finances.

Cinq chantiers pour reprendre la main sur le taux

Le premier chantier est le capital et la méthode de l'AfCRA. Fonds de pension, assureurs et institutions financières du continent, à commencer par Afreximbank qui a soutenu le projet, doivent souscrire à l'opération « Golden Hour » plutôt que d'abandonner à d'autres la majorité d'une agence censée porter un regard africain. Celle-ci doit publier ses méthodologies, commencer par la dette en monnaie locale et par les États que personne ne note, et se plier sans réserve à la supervision de la Financial Services Commission de Maurice. Marie-Antoinette ROSE-QUATRE, directrice générale du MAEP, l'a dit à Balaclava : « L'indépendance ne doit pas être un slogan utilisé au moment du lancement ».

Le deuxième chantier est la vérité des comptes. Chaque État devrait publier chaque trimestre un état complet de sa dette, entreprises publiques et emprunts bancaires compris, certifié par sa Cour des comptes. Le groupe d'experts africains du G20 présidé par Trevor MANUEL a demandé en novembre 2025 que les agences divulguent intégralement les données de leurs évaluations ; la même transparence vaut pour les emprunteurs.

Le troisième chantier est l'allongement de la dette en monnaie africaine. L'épargne régionale amortit les chocs, encore faut-il qu'elle ne repose pas sur les seules banques. Les Trésors, avec la BCEAO, la BEAC et les régulateurs de marché, doivent offrir aux caisses de retraite, aux assureurs et à la diaspora des titres à dix et quinze ans, notés et négociables, pour que le refinancement cesse d'être une course annuelle.

Le quatrième chantier est le rang de créancier. L'Union africaine doit porter une position commune, dans le Cadre commun du G20 comme au FMI, pour que les institutions financières africaines obtiennent le traitement privilégié reconnu aux institutions de Bretton Woods, en contrepartie de garanties de gouvernance équivalentes. Les États doivent en outre ratifier et capitaliser le Mécanisme africain de stabilité financière, dont la BAD attend environ 20 milliards de dollars d'économies sur le service de la dette d'ici 2035.

Le cinquième chantier est la monnaie du règlement et de la dette. Selon ses promoteurs, le PAPSS réduit jusqu'à 80 % les besoins en devises des transactions qu'il traite. Il doit devenir l'outil par défaut du commerce intracontinental et des transferts de la diaspora, adossé à une doctrine commune : aucune conversion bilatérale de dette sans stratégie de réserves dans la monnaie concernée, et des négociations conduites en bloc plutôt qu'en file indienne.

Le thermomètre et le thermostat

Une agence de notation est un thermomètre. Elle constate la fièvre, elle ne la fait pas tomber. Le thermostat du crédit africain se règle aujourd'hui à Washington, où la Réserve fédérale fixe ses taux, à Francfort, d'où procède la politique monétaire à laquelle le franc CFA reste lié, à Pékin, où se choisit la monnaie des prêts, et dans les comités de créanciers où l'on décide qui sera payé le premier.

Port-Louis a donné à l'Afrique un instrument de mesure. Il lui reste à prendre la main sur le réglage, par son épargne, par des comptes que personne n'a besoin de deviner, par un rang de créancier défendu ensemble. Ce jour-là, le prix de l'argent africain cessera d'être un verdict reçu de loin pour devenir un prix débattu, puis un prix fixé chez nous.

Approfondir

Cette analyse ouvre l'axe Souveraineté monétaire et financière. Les dossiers Souveraineté monétaire et Dette souveraine en rassemblent les pièces, et les fiches du Sénégal, du Ghana et du Kenya en donnent les chiffres nationaux. La rédaction déclinera cette analyse pays par pays.