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Découvrir le romanDiasporas noires : l'Afrique encaisse leurs mandats, elle doit enfin leur confier un mandat
Le 24 octobre 2026, 53 Afro-descendants sont devenus béninois, quand Washington taxe les envois en espèces et restreint l'entrée de 26 pays africains. L'Afrique a reçu au moins 104 milliards de dollars de transferts en 2024 (notre calcul, d'après la Banque mondiale) : elle doit à ses diasporas droits, sièges et placements.
Par La rédaction de LePanafricain · Publié le 29 octobre 2026
Samedi 24 octobre 2026, au Complexe judiciaire de Cotonou, cinquante-trois Afro-descendants sont officiellement devenus citoyens béninois. Parmi eux, Judith ANGLADE, venue d'Haïti, Jean-Luc VIGNE, de la Martinique, et Béatrice TONI, de France. « C'est un immense honneur d'être reconnue officiellement enfant du Bénin », a confié la première, selon le compte rendu du gouvernement béninois.
La presse internationale résume volontiers ce programme d'un verbe : le Bénin « offre » sa nationalité à la diaspora. Le verbe est imprécis. La loi n° 2024-31 du 2 septembre 2024 n'organise ni un don ni une naturalisation ordinaire : elle ouvre aux Afro-descendants l'acquisition de la nationalité béninoise « par reconnaissance ». L'État n'y accueille pas des étrangers par faveur ; il reconnaît un lien que la déportation avait rompu. La nuance est juridique, sa portée politique.
Encore faut-il mesurer l'échelle. En janvier 2026, le ministère béninois de la Justice disait recevoir une centaine de demandes par jour ; une cinquantaine de personnes seulement avaient alors obtenu la nationalité. Au Ghana, la cérémonie de mars 2026 a retenu 150 candidats sur environ 3 000. Le Migration Policy Institute dénombre au moins 1 213 citoyennetés accordées depuis 2016 par le Ghana, la Sierra Leone, le Bénin et la Guinée-Bissau réunis, quand le seul recensement brésilien de 2022 compte 112,7 millions de personnes se déclarant noires ou métisses, soit 55,5 pour cent de la population. Le symbole est immense ; l'effectif reste infime.
Ce décalage dit l'essentiel. Nous célébrons nos diasporas, nous les sollicitons, nous encaissons leurs envois ; nous leur donnons rarement prise sur nos décisions. La diaspora est traitée comme un guichet. Elle peut devenir une puissance, à condition qu'on lui en donne les instruments.
Le vrai enjeu : la mobilité est devenue une arme
Les grandes puissances savent que les mouvements de personnes et d'argent sont des leviers. La proclamation signée à Washington le 16 décembre 2025, en vigueur depuis le 1er janvier 2026, restreint l'entrée aux États-Unis des ressortissants de trente-huit pays, dont vingt-six africains : douze sous interdiction totale, comme le Mali, le Niger ou le Soudan, quatorze sous restriction partielle, comme le Nigeria, le Sénégal ou le Bénin. Haïti figure parmi les interdictions totales. Cotonou ouvre ses registres aux descendants de déportés au moment même où Washington restreint l'entrée des citoyens béninois.
Depuis la même date, une taxe fédérale de 1 pour cent frappe les transferts envoyés depuis les États-Unis lorsqu'ils sont payés en espèces, par mandat ou par chèque de banque ; les envois débités d'un compte bancaire américain ou d'une carte émise aux États-Unis en sont exemptés, confirment les règlements proposés par le Trésor le 10 avril 2026. Le taux est modeste, la cible ne l'est pas : le prélèvement épargne le cadre bancarisé et frappe le travailleur qui paie au guichet.
Londres pratique la même ambivalence sur les compétences. Sur l'exercice clos le 31 mars 2026, les nouvelles inscriptions de soignants formés à l'étranger au registre britannique des infirmiers et sages-femmes ont chuté de 47 pour cent ; le Nigeria (1 614) et le Ghana (1 391) en restent les deuxième et troisième pourvoyeurs, alors que tous deux figurent sur la liste rouge britannique, tirée de celle de l'Organisation mondiale de la santé qui appelait en 2023 à limiter le recrutement international actif dans 55 pays, dont 37 africains ; sa révision provisoire de juin 2026 n'en retient que 36, dont 27 africains, et en retire le Ghana.
L'Afrique forge pourtant ses propres instruments. Le 25 mars 2026, l'Assemblée générale des Nations unies a adopté, à l'initiative du Ghana, la résolution A/RES/80/250, qui qualifie la traite et l'esclavage racialisé des Africains de crime le plus grave contre l'humanité, par 123 voix contre 3 (États-Unis, Israël, Argentine) et 52 abstentions, dont celles du Royaume-Uni et des États membres de l'Union européenne. Quelques semaines plus tôt, l'Assemblée de l'Union africaine, réunie en février 2026, avait décidé de qualifier l'esclavage, la déportation et la colonisation de crimes contre l'humanité et de génocide contre les peuples d'Afrique, ouvert une décennie de la justice par les réparations de 2026 à 2035, entériné l'appel à tenir le 7 septembre 2028 le troisième sommet Afrique-CARICOM et mis à l'étude un bureau de l'Union à Georgetown, au Guyana, selon ses décisions. La géographie de la diaspora devient une géographie diplomatique.
Reste l'argent, nerf de l'affaire. Additionnées par notre rédaction, les séries de la Banque mondiale mises à jour le 8 octobre 2026 donnent au moins 104 milliards de dollars d'envois de fonds reçus en 2024 par les quarante et un pays africains renseignés : un plancher, puisque treize autres, dont le Sénégal et le Bénin, n'ont pas de chiffre pour cette année. En 2025, selon de premières estimations, l'Égypte en a reçu 41,5 milliards, le Nigeria 22,8 et le Maroc 13,7 ; en Gambie, ils pèsent 23,8 pour cent du PIB. En Afrique subsaharienne, ils ont atteint 57,2 milliards en 2024, contre 43,5 milliards d'investissements directs étrangers entrants. L'aide publique, elle, s'effondre : selon les données préliminaires de l'OCDE du 9 avril 2026, l'aide des pays du Comité d'aide au développement a reculé de 23,1 pour cent en termes réels en 2025, la plus forte contraction de son histoire, et l'aide bilatérale au continent est tombée à 29 milliards de dollars. Les envois reçus par la seule Égypte dépassent désormais l'aide bilatérale versée à toute l'Afrique.
Cet argent voyage cher et travaille peu. Au troisième trimestre 2024, envoyer 200 dollars vers l'Afrique subsaharienne coûtait en moyenne 8,45 pour cent du montant, contre 6,62 pour cent dans le monde, et 13,64 pour cent par une banque ; l'objectif fixé pour 2030 est de 3 pour cent. Lors d'un échange organisé à New York le 21 septembre 2026 par le Conseil économique, social et culturel de l'Union africaine (ECOSOCC), Victoria MANYA, de la plateforme INCLUDE, l'a résumé d'une phrase : « Cent milliards de dollars par an qui circulent, ce n'est pas la même chose que cent milliards de dollars par an qui travaillent ».
Une sixième région sans siège ni bulletin
L'Union africaine a pourtant posé les mots justes. Elle définit sa diaspora comme les personnes d'origine africaine vivant hors du continent, quelles que soient leur citoyenneté et leur nationalité, dès lors qu'elles veulent contribuer à son développement. Le protocole adopté à Maputo le 11 juillet 2003 devait inscrire la pleine participation de la diaspora parmi les objectifs de l'Acte constitutif. Mais il n'entre en vigueur qu'une fois ratifié par les deux tiers des États membres, et l'état publié par la Commission, toujours daté de juillet 2019, n'en recense que 30 sur 55, loin des 37 requis : à cette date, l'amendement n'avait donc pas pris effet. Le Nigeria l'avait signé sans le ratifier, l'Éthiopie, pays hôte de l'Union, pas même signé. La « sixième région », que la vice-présidente ghanéenne Jane Naana OPOKU-AGYEMANG invoquait encore en mars 2026, reste une formule politique plus qu'une catégorie de droit.
Son ancrage institutionnel tient en vingt sièges réservés aux organisations de la diaspora dans l'Assemblée générale de l'ECOSOCC, organe consultatif de 209 membres. Vingt voix consultatives : c'est un début, pas une représentation.
Le droit de vote suit la même pente. Le Sénégal compte parmi les exceptions : quinze des 165 députés y sont élus par les Sénégalais de l'extérieur, dans huit circonscriptions, comme lors du scrutin du 17 novembre 2024. Le Ghana a voté dès 2006 une loi ouvrant le vote à ses ressortissants de l'étranger, l'Act 699 ; à la veille de la présidentielle du 7 décembre 2024, le vote exigeait encore, sauf procuration, de se présenter dans un bureau du pays. Le pays qui a accordé le plus de citoyennetés à la diaspora historique ne fait toujours pas voter ses émigrés depuis l'étranger.
Les régimes de nationalité restent fragiles. Selon le Migration Policy Institute, le dispositif ghanéen repose depuis 2016 sur des décisions de l'exécutif, sans loi dédiée ; Accra a exigé début 2026 un test ADN et porté ses frais de 2 500 à 25 000 cedis, puis suspendu la procédure en février, avant de la rétablir sans le test. Au Bénin, qui dépose sa demande hors du pays n'obtient qu'une nationalité provisoire de trois ans, sans passeport, confirmée sur justification d'un séjour au Bénin ; les droits politiques, selon le même institut, exigent une démarche distincte, que la loi décrit comme l'acquisition de « la pleine nationalité béninoise ».
Les lignes bougent néanmoins. Le Bénin a inscrit dans la loi ce que d'autres laissent au bon vouloir des gouvernements ; le Kenya a lancé fin 2025 son programme Journey Back to Eden. Le Nigeria a prouvé en juin 2017 qu'un État africain pouvait emprunter auprès de ses expatriés : 300 millions de dollars à cinq ans, sur une obligation enregistrée auprès de la SEC américaine et souscrite à environ 130 pour cent. Rapporté aux 22,8 milliards envoyés par les Nigérians de l'étranger en 2025, ce montant pèse à peine plus d'un centième. La diaspora sait envoyer ; on lui propose rarement de quoi investir.
Changer de guichet n'est pas se libérer
Aucune puissance n'a pour mission de développer l'Afrique, ni de protéger ses diasporas. Washington taxe les envois en espèces et trie les visas ; Londres recrute les soignants des pays que l'OMS demande d'épargner ; les capitales européennes s'abstiennent quand il s'agit de nommer la traite. Rien n'indique que Pékin, Moscou, Abou Dhabi ou Ankara traiteraient ces flux autrement qu'à l'aune de leurs intérêts.
La lucidité vaut aussi pour nous. Un État qui vit des transferts de ses émigrés tout en leur refusant le bulletin de vote a seulement remplacé la dépendance envers l'aide par la dépendance envers l'exil. Changer de tutelle n'est pas se libérer : passer du bailleur étranger au cousin installé à Houston ou à Lyon ne change rien si cet argent sert d'abord à combler les défaillances de l'école et de l'hôpital. Les fautes africaines sont documentées : un protocole continental en souffrance, une loi électorale ghanéenne inappliquée depuis vingt ans, des frais de nationalité relevés comme on prélève une rente.
Le meilleur contre-argument mérite d'être entendu. Les transferts sont de l'argent privé, destiné à des familles ; les États n'ont aucune légitimité à le capter, et bien des émigrés sont partis parce que leur État les avait déçus. L'objection est juste sur le premier point, fausse sur le second. Il ne s'agit pas de capter cet argent, mais de bâtir les rails, les produits et les droits qui permettent de l'investir sur le continent plutôt que de seulement le dépenser. À New York, le ministre d'État ghanéen Baba Seidu ISSIFU a lui-même mis en garde contre la tentation de compter sur le seul patriotisme : l'investissement durable exige des institutions crédibles, de la transparence et des rendements. Une diaspora devient une puissance le jour où elle possède, sur le continent, des droits à défendre et des actifs à protéger.
Cinq chantiers pour une diaspora souveraine
Le premier chantier est celui des rails. Les banques centrales doivent ramener le coût des envois vers 3 pour cent en imposant la transparence des commissions et des taux de change, en ouvrant leurs systèmes aux opérateurs agréés et au mobile money, et en raccordant ces corridors au Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS). Face à la taxe américaine, consulats et associations peuvent aider les travailleurs africains des États-Unis à se bancariser.
Le deuxième chantier transforme le flux en capital : des obligations diaspora en petites coupures, en monnaie locale comme en devises, enregistrées auprès des régulateurs des pays d'accueil et adossées à des projets publiés. Le corridor d'investissement Afrique-diaspora défendu à New York par l'ancien vice-président nigérian Yemi OSINBAJO va dans ce sens : non pas une institution de plus, mais une passerelle entre celles qui existent, de la Commission aux agences nationales d'investissement. « Ils ont besoin d'un corridor de confiance, d'un corridor d'investissement de confiance », a-t-il résumé.
Le troisième chantier est civique. Les députés de l'extérieur doivent devenir une norme continentale ; le Ghana doit appliquer avant ses prochaines élections générales la loi votée en 2006 ; les États retardataires doivent ratifier le protocole de 2003, et les vingt sièges de l'ECOSOCC préfigurer une représentation de la diaspora au Parlement panafricain. Une région sans élus n'est pas une région.
Le quatrième chantier harmonise la reconnaissance. L'appartenance ne peut dépendre de l'humeur d'un exécutif ni d'un barème révisé d'une année sur l'autre. L'Union africaine devrait proposer une loi type inspirée du texte béninois : fondement légal, frais stables, preuve de l'ascendance par l'archive autant que par la génétique, accès rapide aux droits politiques. Le bureau de Georgetown devrait ouvrir avant le sommet de 2028, avec pour premier dossier la libre circulation entre les deux rives de l'Atlantique.
Le cinquième chantier porte sur les compétences. Aux pays qui recrutent nos soignants, il faut opposer, ensemble, des accords d'État à État conformes au code de pratique de l'OMS : compensation du coût de formation, migrations circulaires, retour sans perte d'ancienneté. Il faut aussi ouvrir aux soignants, ingénieurs et enseignants de la diaspora des missions courtes et rémunérées sur le continent, sans attendre des retours définitifs qui ne viendront pas tous.
Du mandat cash au mandat politique
En français, le mot mandat a deux sens. Il désigne l'argent que l'on envoie au pays depuis un guichet de transfert ; il désigne aussi le pouvoir que l'on confie à un élu. Depuis des décennies, l'Afrique accepte le premier et marchande le second. Elle encaisse les mandats de ses diasporas sans leur confier de mandat.
Les cinquante-trois nouveaux citoyens de Cotonou ont reçu davantage qu'un document : la preuve qu'un État africain peut parler à ses enfants dispersés le langage du droit plutôt que celui de la quête. Reste à passer de la cérémonie à la politique de puissance. Le jour où la diaspora votera, siégera et investira au pays avec la constance qu'elle met à y envoyer de l'argent, la sixième région cessera d'être une métaphore.
Approfondir
Cette analyse ouvre l'axe Diasporas et synergies mondiales des peuples noirs. Le dossier Diaspora et mémoire en prolonge la lecture historique, de la traite aux réparations. Les fiches Bénin, Ghana et Sénégal détaillent les politiques nationales évoquées ici. La rédaction déclinera cette analyse pays par pays dans les prochaines semaines.