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Dossier

L'aide sanitaire américaine réclame des pathogènes : l'Afrique doit fixer ses conditions

Le 8 octobre 2026, la Zambie a signé avec Washington un accord sanitaire de 2,49 milliards de dollars, après en avoir écarté le partage d'échantillons et de données. Au moins onze États africains ont, eux, signé un accord de partage d'échantillons : la souveraineté sanitaire commence par le contrôle des pathogènes.

Par La rédaction de LePanafricain · Publié le 29 octobre 2026

On lit depuis le printemps que Washington monnaie son aide sanitaire contre le cuivre zambien. La formule n'est qu'à moitié juste. Le 8 octobre 2026, les États-Unis et la Zambie, deuxième producteur de cuivre du continent, ont signé un protocole d'accord de santé de 2,49 milliards de dollars sur cinq ans, dont 1,52 milliard d'aide américaine et 975 millions de dollars de dépenses nouvelles à la charge de Lusaka. Selon le gouvernement zambien, le texte ne contient aucune clause minière. Le lien a pourtant pesé : début mai, le ministre des Affaires étrangères, Mulambo HAIMBE, dénonçait publiquement un accord sur les minerais critiques rendu « conditionnel à la conclusion du protocole sur la santé ». Mais ce qui a bloqué jusqu'au bout, selon Lusaka, se trouvait ailleurs : le partage d'échantillons biologiques et la protection des données, clauses finalement retirées. « Le gouvernement ne partagera aucun échantillon avec les États-Unis », a déclaré le jour de la signature le ministre de la Santé, Roma CHILENGI.

Ce que la Zambie a refusé, d'autres l'ont accepté. D'après les textes déclarés par le département d'État et recensés par l'ONG américaine Public Citizen, au moins onze États africains, dont le Rwanda, le Cameroun et le Nigeria, ont signé depuis décembre 2025 un accord distinct de partage d'échantillons avec Washington. Le texte nigérian, conclu à Abuja le 19 décembre 2025 par le ministre coordinateur de la Santé, Muhammad Ali PATE, engage le pays à commencer l'envoi d'échantillons et de données associées dans les cinq jours suivant une demande américaine, sauf autre délai convenu au cas par cas, et autorise leur transmission à des entités américaines non gouvernementales ; là où le modèle type en plafonnait le nombre à dix, la version nigériane n'en fixe aucun et exige seulement une notification écrite. Le Ghana a dit non. Le 25 septembre 2026, à New York, le président John Dramani MAHAMA a raconté que son Conseil des ministres avait écarté un pacte réclamant le « profil pathogène » du pays, ses dossiers médicaux et l'exemption des produits importés de toute inspection par l'autorité ghanéenne du médicament, des conditions qu'il a jugées « humiliantes ». Le Zimbabwe a refusé aussi, faute de garantie d'accès aux traitements tirés de ses virus ; Washington y a annoncé la fin de son aide sanitaire pour fin septembre.

Le vrai enjeu : le vivant devenu matière première

Washington a démantelé l'USAID en 2025, achevé son retrait de l'Organisation mondiale de la santé le 22 janvier 2026 et substitué au multilatéralisme le contrat bilatéral de son America First Global Health Strategy, publiée le 18 septembre 2025. Au 8 octobre 2026, le département d'État revendiquait 36 protocoles, la plupart africains, pour plus de 27,2 milliards de dollars, dont 16,1 milliards d'aide américaine et 11,1 milliards de cofinancement des bénéficiaires. Selon un calcul du Center for Global Development publié en août 2026, les signataires verront en moyenne leurs financements sanitaires américains reculer de 58 pour cent par rapport à l'exercice 2024. Moins d'argent, davantage de conditions : la santé est devenue un instrument de puissance.

L'instrument décisif n'est pas le montant, c'est la clause. Adopté en mai 2025, l'Accord de l'OMS sur les pandémies attend toujours son annexe sur l'accès aux pathogènes et le partage des avantages, dite PABS, censée lier l'envoi d'un virus à un retour équitable en vaccins, traitements et diagnostics. Faute de consensus, les États membres ont prolongé la négociation jusqu'en mai 2027 au plus tard ; la session de septembre 2026 a encore laissé des points en suspens. Washington, lui, a écrit son propre régime. L'article 4 de l'accord nigérian, repris du modèle type, stipule que la participation de chaque partie à tout arrangement multilatéral sur l'accès et le partage des avantages « ne portera pas atteinte » au respect du texte bilatéral : les engagements pris à Abuja devront être tenus quoi que l'Afrique obtienne à Genève. Le même article prévient qu'un manquement au partage pourrait entraîner, après consultation, une révision de l'aide américaine ou l'arrêt du protocole. Et si le Nigeria dénonce l'accord, les États-Unis garderont l'usage des échantillons et données déjà transmis. À Genève, le groupe africain, par la voix de l'Afrique du Sud, réclame une « sécurité juridique au point d'accès » ; ses membres y renoncent à Abuja, à Kigali ou à Yaoundé en signant cette clause.

Un échantillon de virus ne se vend pas ; le vaccin qu'on en tire, si, protégé par des brevets. L'Afrique abrite 20 pour cent de la population mondiale mais ne fabrique que 0,1 pour cent des vaccins de la planète, selon Gavi. Selon le bureau régional de l'OMS pour l'Afrique (2024), la région importe 99 pour cent de ses vaccins, 70 à 100 pour cent de ses médicaments finis et 90 à 100 pour cent de ses principes actifs. L'Inde à elle seule a vendu au continent, selon Pharmexcil, pour 3,93 milliards de dollars de produits pharmaceutiques sur l'exercice 2024-2025. Livrer des souches sans contrepartie industrielle reproduit le plus vieux schéma colonial : la matière brute sort, le produit fini revient, facturé. Le modèle type d'accord américain, repris sur ce point par le Rwanda, le Cameroun ou le Malawi, le dit sans fard : le pays fournisseur verrait sa demande d'un remède tiré principalement de ses échantillons traitée « immédiatement derrière » les besoins intérieurs des États-Unis, sous réserve des fonds disponibles. Le texte nigérian promet plutôt de « faciliter » un accès prioritaire et des dons financés, si les deux parties en conviennent, par réaffectation de l'aide américaine inscrite au protocole. Le Nigeria risquerait alors de payer deux fois : avec ses virus, puis avec son enveloppe.

Un continent qui importe sa santé, mais commence à la produire

Le choc financier est réel. D'après les données préliminaires de l'OCDE, l'aide publique au développement a chuté de 23,1 pour cent en termes réels en 2025, à 174,3 milliards de dollars, la plus forte baisse de son histoire ; l'aide américaine a reculé de 56,9 pour cent, et un nouveau repli de 5,8 pour cent est attendu en 2026. Au Ghana, selon le Daily Graphic, le retrait américain laisse dans la santé un trou de 74 millions de dollars par an. Or l'après n'avait pas été préparé. Vingt-cinq ans après la déclaration d'Abuja, qui fixait à 15 pour cent du budget la part de la santé, seuls le Rwanda, le Botswana et le Cap-Vert l'atteignent de façon constante, selon l'Africa CDC citant des données de l'OMS de 2023 ; plus de trente États membres de l'Union africaine restent sous les 10 pour cent.

Il y a pire que le manque d'argent : la fuite. En mai 2025, Washington avait annoncé le retrait de 50 millions de dollars d'aide annuelle à la Zambie après une enquête ayant trouvé, sur quelque 2 000 pharmacies contrôlées entre 2021 et 2023, près de la moitié vendant des produits payés par l'aide américaine. Début octobre 2026, le ministre CHILENGI a mis fin, « dans l'intérêt national », aux fonctions de l'ensemble du personnel de l'agence publique d'approvisionnement en médicaments, la ZAMMSA, pour briser, selon la presse zambienne, de présumés cartels. Aucune souveraineté sanitaire ne résiste à des stocks qui s'évaporent entre l'entrepôt et le dispensaire.

Les lignes bougent pourtant. L'Agence africaine du médicament est entrée en fonctions à Kigali en octobre 2025 sous la direction de Delese Mimi DARKO ; 33 des 55 États de l'Union africaine avaient ratifié son traité en juillet 2026, selon elle. Dix régulateurs nationaux africains ont atteint le niveau de maturité 3 de l'OMS, le Mozambique étant devenu le dixième en août 2026. Le 2 juillet, Gavi a ajouté 189 millions de dollars au milliard de son accélérateur de fabrication de vaccins en Afrique, dont 139 millions pour acheter des vaccins africains. Au Cap, Biovac a bouclé en juillet un prêt de la Banque africaine de développement pour une usine attendue en 2028, qui portera sa capacité jusqu'à 500 millions de doses par an. Et le premier appel d'offres groupé de l'Africa CDC, dont les résultats ont été publiés en mai 2026, a obtenu pour dix États des prix inférieurs de 30 à 90 pour cent aux références nationales, la moitié des dix produits mobilisant des fabricants africains.

Ces avancées restent fragiles : beaucoup d'usines du continent tournent entre 30 et 60 pour cent de leurs capacités, selon la CNUCED (2024). L'Africa CDC vise 60 pour cent de vaccins, diagnostics et traitements produits localement d'ici 2040.

Aucune puissance ne soignera l'Afrique à sa place

La lucidité interdit de faire de Washington le seul coupable commode. Aucune puissance n'a pour mission de soigner l'Afrique. Les États-Unis défendent leur biosécurité et l'avance de leurs laboratoires ; leur ministère de la Santé veut, en toutes lettres, « protéger l'Amérique d'abord ». L'Europe finance, mais elle coupe aussi : avec les États-Unis, l'Allemagne, le Royaume-Uni, la France et le Japon expliquent 95,7 pour cent de la chute de l'aide en 2025. Pékin et New Delhi vendent génériques et principes actifs à leurs prix. Ankara et Abou Dhabi, premiers donateurs extérieurs au Comité d'aide au développement à déclarer leur aide à l'OCDE en 2025, avancent leurs intérêts. Changer de tutelle n'est pas se libérer. Troquer un bailleur américain contre un bailleur turc, émirien, européen, russe ou chinois laisserait entière la seule question qui compte : qui détient les souches, les données, les usines et les autorisations de mise sur le marché.

Les fautes africaines pèsent autant. Les médicaments détournés en Zambie, les budgets de santé sous les 10 pour cent, les vingt-deux États qui n'ont pas ratifié le traité de l'Agence africaine du médicament : rien de cela n'a été imposé de l'extérieur. Surtout, le continent a négocié en ordre dispersé : le Rwanda et le Nigeria ont signé, le Ghana et le Zimbabwe ont refusé, la Zambie a fait retirer les clauses litigieuses, et au Kenya la Haute Cour, saisie au nom de la protection des données de santé, a suspendu l'accord en décembre 2025, avant que la Cour d'appel ne lève provisoirement cette suspension en mai 2026. Chaque capitale a affronté seule le même modèle de contrat.

Le meilleur contre-argument est sérieux. Partager vite un virus émergent sauve des vies, y compris africaines ; refuser, c'est perdre des financements dont dépend la lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme, comme le Zimbabwe en fait l'expérience. La réponse tient dans une distinction : personne ne conteste le partage, ce sont ses termes qui posent problème. Un échantillon transmis dans un régime multilatéral qui garantit une part de la production, des licences et des transferts de technologie sert la santé mondiale. Le même échantillon réclamé sous cinq jours par un seul État, contre une promesse d'accès subordonnée à la disponibilité des fonds, sert d'abord l'industrie de cet État. La Zambie a montré qu'on pouvait signer sans livrer ses souches : négocier n'est pas un luxe, c'est une compétence d'État.

Quatre chantiers pour reprendre la main sur le vivant

Le premier chantier est une doctrine continentale du vivant. L'Union africaine et l'Africa CDC doivent adopter un modèle commun d'accord de partage d'échantillons et de données, opposable à tout partenaire : séquençage d'abord dans des laboratoires africains, stockage des données sur le continent (la loi kényane de 2023 sur la santé numérique impose déjà leur conservation au Kenya), licences et quotas de production pour des fabricants africains sur tout produit issu de souches africaines. Les accords signés courent de cinq à dix ans selon les pays ; leur renouvellement se prépare dès maintenant, collectivement, en cohérence avec la position africaine sur l'annexe PABS.

Le deuxième chantier est réglementaire. Les vingt-deux retardataires doivent ratifier le traité de l'Agence africaine du médicament, et tous doivent la financer bien au-delà de la contribution de démarrage de 100 000 dollars demandée aux États parties. Aucun accord d'aide ne devrait plus soustraire un produit au contrôle de l'autorité nationale, comme le prévoyait, selon le président MAHAMA, le pacte écarté par Accra. « L'AMA ne vaut que ce que valent ses agences », résume Delese Mimi DARKO. Adossée à dix régulateurs de niveau 3, l'agence peut devenir la porte d'entrée obligée des vaccins sur le marché africain, donc un levier dans toute négociation.

Le troisième chantier change la contrainte en politique industrielle. Les protocoles américains prévoient que les États reprennent progressivement à leur charge les produits de santé : la Zambie s'engage sur leur achat, la Sierra Leone en assumera l'essentiel du coût d'ici 2030. Passés par le mécanisme d'achat groupé de l'Africa CDC, avec une préférence explicite pour les fabricants africains qualifiés, ces achats feraient de la baisse de l'aide une commande publique continentale. Les achats financés par Gavi et les discussions de l'Africa CDC avec le sud-africain Aspen indiquent la méthode : une usine ne tourne qu'avec des acheteurs, et un marché de 1,5 milliard d'habitants peut les lui garantir.

Le quatrième chantier est celui de l'argent et de l'intégrité. Remonter vers l'objectif d'Abuja n'a de sens que si chaque boîte est suivie de l'usine au patient. La Banque africaine de développement et les banques publiques nationales doivent ouvrir des lignes dédiées aux principes actifs, maillon le plus dépendant de la chaîne. La diaspora, enfin, compte pharmaciens, virologues et ingénieurs de procédés en poste dans les industries du Nord : des programmes de retour adossés aux usines et aux laboratoires de séquençage du continent vaudraient mieux que des forums.

La souche et le flacon

Pendant la pandémie de Covid-19, l'Afrique a attendu ses vaccins en bout de file. Le modèle d'accord américain, repris par plusieurs signataires, l'y maintient par contrat, juste derrière les besoins des États-Unis, en lui demandant cette fois de fournir la matière première. Un continent qui donne la souche et rachète le flacon n'a pas de politique de santé ; il a un statut de fournisseur. La Zambie, le Ghana et le Zimbabwe ont prouvé que le refus était possible, la justice kényane qu'un accord pouvait être contesté. Reste à en faire une offre commune et industrielle. La souveraineté sanitaire se mesure moins à l'aide reçue qu'au chemin d'un virus prélevé à Lusaka ou à Kano : vers quel laboratoire, sous quel brevet, jusqu'à quelle usine.

Approfondir

Cette analyse ouvre l'axe Santé, industrie pharmaceutique et souveraineté sanitaire. Voir aussi les fiches Zambie, Ghana et Afrique du Sud. La rédaction déclinera cette analyse pays par pays.