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Dossier

Restitutions : la France rend des objets, l'Afrique doit reprendre la parole

Le 5 octobre 2026, Romuald WADAGNI a relancé à l'Élysée la demande de 35 biens béninois, cinq mois après une loi française qui rend des objets sans nommer la colonisation. L'Afrique doit en faire un levier et reprendre aussi les tuyaux par lesquels se raconte son histoire.

Par La rédaction de LePanafricain · Publié le 29 octobre 2026

Le 5 octobre 2026, à l'Élysée, le président béninois Romuald WADAGNI a relancé auprès d'Emmanuel MACRON la demande de son pays portant sur 35 biens culturels et fonds d'archives détenus par les collections publiques françaises, dont la statue du dieu Gou, longtemps exposée au Louvre, et le trône du roi Toffa de Porto-Novo, rapporte Bénin Web TV. Aucun calendrier n'a été fixé. C'est l'un des premiers tests politiques de la loi n° 2026-351 du 9 mai 2026 relative à la restitution de biens culturels ayant fait l'objet d'une appropriation illicite.

« Restitutions coloniales », titrait Revue Conflits après le vote unanime du Sénat, le 28 janvier 2026 ; l'Assemblée nationale a suivi, à l'unanimité elle aussi, le 13 avril, avant une adoption définitive sans voix contre le 7 mai. La formule est commode, mais inexacte. Le mot colonisation ne figure pas dans la loi, absence dénoncée par la gauche pendant les débats, relève une note de l'IRIS de mai 2026. Le texte vise les biens dont un État a été privé par vol, pillage ou cession contrainte entre le 20 novembre 1815 et le 23 avril 1972, veille de l'entrée en vigueur de la convention de l'Unesco de 1970. Seul un État peut demander, et certains biens militaires ou archéologiques sont exclus. Chaque dossier passe par un comité scientifique bilatéral, puis par une commission nationale de restitution rattachée au Haut Conseil des musées de France, avant un décret en Conseil d'État, selon le texte définitif. Ce qui a été emporté avant 1815, butin de l'expédition d'Égypte compris, reste hors champ, sauf loi d'espèce, a assuré le gouvernement.

La nuance n'a rien d'un raffinement de juriste. Paris convertit une question de justice historique en procédure de gestion patrimoniale, dont il garde le rythme et le dernier mot. Pendant ce temps, la bataille qui décidera de qui raconte l'Afrique s'est déplacée vers les plateformes et les bouquets de télévision.

Le vrai enjeu : rendre l'objet, garder le récit

La loi a été promulguée deux jours avant le sommet Afrique-France « Africa Forward », coorganisé avec le Kenya à Nairobi les 11 et 12 mai 2026. À l'heure où son influence est contestée sur une partie du continent, la France a fait de la restitution l'un des rares gestes qui lui valent encore des cérémonies d'amitié. Lors de la remise du tambour Djidji Ayôkwé à la Côte d'Ivoire, le 20 février 2026 à Paris, la ministre déléguée chargée des Partenariats internationaux, Éléonore CAROIT, a dit que ce retour « incarne la transformation de nos relations avec les pays du continent africain ». La restitution est un instrument diplomatique, non l'aveu d'une dette.

Le vote de New York l'avait montré. Le 25 mars 2026, l'Assemblée générale des Nations unies a adopté par 123 voix contre 3, avec 52 abstentions, la résolution ghanéenne qui qualifie la traite transatlantique de crime le plus grave contre l'humanité et invite au dialogue sur les réparations, retour des objets volés compris, selon Al Jazeera. Les États-Unis, Israël et l'Argentine ont voté contre ; le Royaume-Uni et les pays de l'Union européenne, France comprise, se sont abstenus. Oui au retour d'objets choisis, instruit chez soi ; non à une qualification qui ouvrirait la voie aux réparations : telle est la ligne européenne. L'Union africaine a pris le chemin inverse en février 2026 à Addis-Abeba, en prolongeant son thème de l'année consacré aux réparations en une décennie de la justice pour 2026-2035 et en soutenant la restitution des biens culturels, d'après ses décisions officielles.

Sur le terrain des instruments, l'asymétrie est nette. Le rapporteur à l'Assemblée, Frantz GUMBS, a prévenu que, sans recherche de provenance, « ce texte ne pourra pas s'appliquer », et l'avocate Corinne HERSHKOVITCH craint que la commission nationale, purement française, ne bloque certaines restitutions, relève l'IRIS. Selon la même note, le musée du quai Branly détient 70 000 pièces africaines, dont 46 000 entrées pendant la période coloniale, l'inventaire de l'historienne de l'art Claire BOSC-TIESSÉ en recense 150 000 dans 238 musées français, et la France n'a restitué que 29 biens culturels à des pays africains depuis le discours de Ouagadougou de novembre 2017.

Les autres capitales européennes procèdent autrement, sans être plus désintéressées. Les Pays-Bas ont remis sans condition au Nigeria, le 21 juin 2025 à Lagos, 119 bronzes du Bénin pillés lors de l'attaque britannique de 1897, le plus important retour physique de ces pièces à ce jour selon le gouvernement néerlandais. À Berlin, la Fondation du patrimoine culturel prussien a publié le 22 avril 2026 la provenance de 574 crânes d'Afrique de l'Ouest, dont 336 attribués au Cameroun et 151 au Togo, et s'est dite ouverte à leur rapatriement, indique son communiqué. Chaque capitale soigne son image ; aucune ne renonce à écrire la procédure.

Reste la géoéconomie, la plus décisive, car le récit circule désormais dans des tuyaux. Fin septembre 2025, le groupe français Canal+ a pris le contrôle de MultiChoice, opérateur des bouquets DStv et GOtv présent sur plus de cinquante marchés du continent, avant d'en faire une filiale à 100 pour cent en juillet 2026, pour une valorisation d'environ 3 milliards de dollars. L'ensemble revendique plus de 40 millions d'abonnés dans près de 70 pays. Première décision visible : Showmax, la plateforme qui servait de vitrine aux séries africaines, a fermé le 30 avril 2026, les dirigeants de Canal+ estimant qu'elle aurait pu faire chuter MultiChoice, rapporte News24, tandis que David MIGNOT, patron de Canal+ Afrique, entend étendre aux pays anglophones le partenariat noué avec Netflix. La clé du guichet se trouve désormais chez Canal+ et chez Netflix.

La musique dit la même chose. Spotify a versé plus de 60 milliards de nairas aux artistes nigérians en 2025 pour 30,3 milliards d'écoutes. La valeur d'une écoute suit le prix local de l'abonnement : un million d'écoutes rapporterait environ 300 dollars au Nigeria contre jusqu'à 10 000 en Suède, selon une étude de 2025 citée par TechCabal. Plus le Nigeria s'écoute lui-même, moins chaque écoute rapporte. Le cinéma reste bridé : l'Unesco évaluait en 2021 l'apport de l'audiovisuel africain à 5 milliards de dollars de PIB et 5 millions d'emplois, pour un potentiel de 20 milliards et de plus de 20 millions d'emplois, la piraterie absorbant de 50 à plus de 75 pour cent des revenus, selon ONU Info.

Les musées obéissent à la même géographie du crédit. Le Grand Musée égyptien, inauguré le 1er novembre 2025 avec plus de 100 000 pièces, a été construit en partie grâce à environ 84 milliards de yens de prêts de l'agence japonaise JICA. Le Musée des civilisations noires de Dakar a eu la Chine pour principal bailleur, à hauteur de 34 millions de dollars selon la BBC. Le Museum of West African Art de Benin City a été soutenu par la France, l'Allemagne, le British Museum et la Fondation Getty. Les murs sont africains ; le crédit, souvent, ne l'est pas.

Une Afrique qui réclame mieux qu'elle ne conserve

Le continent n'est pas resté spectateur. La Côte d'Ivoire a récupéré le Djidji Ayôkwé, tambour parleur de plus de trois mètres et de 430 kilos saisi par les troupes coloniales en 1916, accueilli à Abidjan le 13 mars 2026 ; la ministre de la Culture, Françoise REMARCK, a salué « un jour historique », et Abidjan réclame encore 147 autres biens, à la France et à d'autres pays, selon RFI. Madagascar a obtenu le 26 août 2025 trois crânes sakalava, dont celui que la communauté identifie au roi Toera, tué par l'armée française en 1897, en application de la loi de décembre 2023 sur les restes humains, indique le ministère de la Culture. Le Ghana a porté la résolution de New York, et l'Union africaine a fait du président ghanéen, John Dramani MAHAMA, son champion des réparations.

Le Bénin, pionnier depuis le retour des 26 trésors d'Abomey en 2021, s'est donné une méthode : le 14 juillet 2026, le ministre de la Culture, des Arts et du Patrimoine, Yassine LATOUNDJI, a installé le Comité scientifique national de restitution des biens culturels, présidé par Alain GODONOU et chargé du dossier des 35 biens. La démarche, a-t-il souligné, repose sur la science, le droit et la diplomatie plutôt que sur l'émotion ou la revendication, rapporte La Nouvelle Tribune. Le même journal rappelle pourtant que les 27 pièces revenues depuis 2021 sont conservées dans un espace fermé au public, à la présidence, et que le Musée des rois et des amazones du Dahomey, attendu à Abomey en 2025, a été repoussé de deux ans. Un objet rendu puis remisé change de réserve ; il ne change pas de destin.

Le Nigeria montre l'autre écueil, la division. Depuis qu'en 2023 l'État fédéral a reconnu à l'Oba de Benin la propriété des bronzes, le projet d'exposer les pièces restituées au Museum of West African Art a été mis de côté. Le 9 novembre 2025, une vingtaine d'hommes, dans lesquels le directeur du musée, Phillip IHENACHO, a cru reconnaître des représentants du palais de l'Oba Ewuare II, ont interrompu la soirée de préouverture, et l'ouverture au public a été reportée sans date. Deux légitimités africaines se disputent la garde d'un patrimoine que l'Europe commence à peine à rendre.

Aucun mécène ne rendra la parole

Aucune puissance n'a pour mission de rendre à l'Afrique sa mémoire, ni Paris, ni Berlin, ni Pékin, ni Tokyo, ni les grandes fondations américaines. La France rend ce qui sert son repositionnement, selon ses dates et sous le contrôle de ses commissions. La Chine finance des musées pour l'influence qu'ils procurent, le Japon pour l'image de protecteur du patrimoine commun. Canal+ raisonne en abonnés et en marges. Remplacer les conservateurs parisiens par des bailleurs asiatiques ou des plateformes étrangères ne libérerait rien : changer de tutelle n'est pas se libérer.

Il faut nommer aussi nos fautes. Des objets rendus dorment dans des réserves présidentielles. Seuls 19 États africains sur 54 apportaient, en 2021, un soutien financier à leurs cinéastes, d'après l'Unesco. Trop de pouvoirs font de la revendication patrimoniale une rente symbolique tout en investissant peu dans les archives et la conservation. Un patrimoine qu'on ne montre ni n'enseigne reste confisqué, quel que soit le pays qui en détient la clé.

Le meilleur contre-argument mérite d'être pris au sérieux : les pièces seraient mieux conservées et plus vues à Paris, à Berlin ou à Leyde que dans des réserves fermées, et les rendre en masse les soustrairait au regard du monde. L'objection a pour elle Cotonou et Benin City. Elle a contre elle trois faits. La conservation n'a jamais été le critère de la prise : personne ne s'est demandé en 1916 si le Djidji Ayôkwé serait mieux gardé à Paris. L'Afrique sait bâtir des musées de premier rang, du Grand Musée égyptien au Musée des civilisations noires, conçu pour quelque 18 000 œuvres. Enfin, si la conservation est la condition, elle devient un chantier à financer, non une raison de garder. Le regard du monde, lui, n'est jamais neutre : une pièce exposée à Paris raconte d'abord l'histoire des collections françaises.

Cinq chantiers pour reprendre la parole

Le premier chantier est la connaissance. La loi française invite désormais les musées à documenter le parcours de leurs collections et impose au gouvernement un rapport annuel au Parlement sur les demandes de restitution ; encore faut-il savoir s'en servir. Chaque État doit se doter, sur le modèle béninois, d'une cellule permanente d'historiens, de juristes et de conservateurs qui bâtisse les dossiers et documente aussi ce qui a été pris avant 1815, pour le porter par la voie diplomatique. L'Union africaine peut mutualiser l'effort par un fonds continental de recherche de provenance, adossé à sa décennie de la justice.

Le deuxième chantier est diplomatique. Tant que chaque capitale négocie seule à l'Élysée, la France fixe le tempo. Un mandat commun de l'Union africaine, porté par son champion des réparations, doit présenter les demandes par vagues coordonnées, contester les exclusions unilatérales et lier restitution, archives et réparation, comme l'a fait la résolution du 25 mars. Le vote de New York a montré qu'une majorité existe ; reste à en faire une méthode.

Le troisième chantier est muséal. Un objet rendu doit être montré au public dans l'année, et la question de sa garde entre l'État, les autorités coutumières et les communautés d'origine doit être tranchée avant le retour, non après, comme l'enseigne Benin City. Le financement doit venir d'abord de ressources africaines : budgets nationaux, recettes touristiques et guichet Creative Africa Nexus d'Afreximbank, porté à 2 milliards de dollars sur trois ans en octobre 2024 mais tourné vers le cinéma, la mode et les grandes salles, qui gagnerait à s'ouvrir aux musées.

Le quatrième chantier touche aux tuyaux. Les États peuvent exiger des distributeurs présents sur leur marché des engagements d'investissement dans la production locale, comme l'Afrique du Sud l'a obtenu de Canal+ lors du rachat de MultiChoice, et bâtir dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine un marché unique des droits audiovisuels, assorti d'une lutte commune contre la piraterie. Une plateforme panafricaine financée par des capitaux africains n'est pas un défi technique ; c'est une décision d'investissement.

Le cinquième chantier revient à la diaspora. Elle compte des conservateurs, des juristes, des producteurs et un public qui paie. Elle peut financer la recherche, documenter de l'intérieur les collections européennes où elle travaille, acquérir des œuvres contemporaines pour qu'elles restent en mains africaines, et choisir d'écouter et de regarder là où la valeur revient aux créateurs du continent.

Un tambour parleur ne parle pas seul

Le Djidji Ayôkwé est rentré à Abidjan. Mais un tambour parleur n'a jamais été un simple objet : c'est un langage, qui suppose des mains pour le frapper et des oreilles pour l'entendre. Rendu sans joueurs, sans école pour en transmettre l'usage, sans scène pour le faire résonner, il ne serait qu'un bel instrument muet dans une vitrine neuve.

La France a choisi de rendre des objets sans dire ce qui les avait fait partir. À nous de faire l'inverse : nommer, conserver, produire, diffuser, et faire de chaque pièce rendue le premier mot d'un récit que nous écrirons nous-mêmes. Le patrimoine n'est pas un stock à récupérer. C'est une voix à réapprendre.

Approfondir

Cette analyse ouvre l'axe Culture, patrimoine, restitution et récits. Le dossier Diaspora et mémoire en prolonge la réflexion, et les fiches Bénin, Côte d'Ivoire et Nigeria en donnent les repères nationaux. La rédaction déclinera cette analyse pays par pays, demande par demande.