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Découvrir le romanÉlectricité : l'Afrique compte ses branchements, il lui reste à tenir l'interrupteur
La Banque mondiale et la BAD revendiquent 64 millions de personnes touchées par Mission 300, mais 581 millions d'Africains restaient sans courant en 2024. À l'approche de la COP31, le continent doit cesser d'opposer énergie et climat et reprendre la main sur ses sources, son gaz et le prix de son argent.
Par La rédaction de LePanafricain · Publié le 29 octobre 2026
« World Bank, AfDB connect 64 million Africans to electricity » : c'est ainsi que la Ghana News Agency résumait, le 13 octobre 2026, l'intervention d'Ajay BANGA à Bangkok, en marge des assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale. Le titre est commode, mais il force le propos. Le président de la Banque mondiale n'a pas parlé de branchements mais de personnes touchées, « we have reached 59 million people already », la Banque africaine de développement venant de franchir de son côté le cap des cinq millions. Et le décompte de Mission 300, l'initiative commune des deux institutions, agrège raccordements au réseau, mini-réseaux et systèmes solaires autonomes. Il mesure un accès, non une consommation, encore moins une capacité industrielle.
Le chiffre ne dit rien non plus du solde. Selon l'analyse du rapport Tracking SDG7 2026 publiée par SEforALL à partir des données de l'AIE, de l'IRENA, de la Banque mondiale et de l'OMS, l'Afrique comptait encore 581 millions de personnes sans électricité en 2024, 89 pour cent du total mondial, dix millions seulement de moins qu'en 2010. En République démocratique du Congo, la population privée de courant a même crû d'environ 12 millions sur les cinq dernières années de données. Et 997 millions d'Africains cuisinaient encore, la même année, sans combustible propre. Les raccordements progressent, la démographie les talonne.
Mission 300, lancée en 2024, a reçu sa consécration politique fin janvier 2025 au sommet de Dar es Salaam : trente chefs d'État et de gouvernement, douze premiers pactes énergétiques nationaux, plus de 50 milliards de dollars promis par les partenaires, la Banque mondiale et la BAD prévoyant d'y consacrer 48 milliards jusqu'en 2030, pour électrifier 300 millions d'Africains d'ici là. À onze jours de la COP31, que la Turquie accueille à Antalya du 9 au 20 novembre, le vieux débat revient : l'énergie avant le climat, ou les deux de front ? La question est mal posée. Ce qui décidera de notre avenir, c'est de savoir qui choisit nos sources d'électricité, qui les finance et qui en retire la valeur.
Le vrai enjeu : l'énergie redevenue une arme
L'année 2026 a rappelé que l'énergie est une affaire de puissance avant d'être une affaire d'environnement. Fin février, la guerre au Moyen-Orient a fermé de fait le détroit d'Ormuz, par où passait près de 20 pour cent de l'offre mondiale de gaz naturel liquéfié ; même après l'accord intérimaire de la mi-juin entre Washington et Téhéran, les transits ne représentaient, selon le rapport trimestriel de l'AIE sur le gaz, qu'une fraction de leur niveau d'avant-guerre. L'Égypte importatrice a vu sa facture gazière mensuelle passer de 560 millions à 1,65 milliard de dollars, selon l'Union internationale du gaz, tandis que le Nigeria exportateur figurait en avril parmi les fournisseurs de cargaisons supplémentaires de gaz liquéfié. Le même choc a presque triplé la dépense d'un pays africain et ouvert des débouchés à un autre.
Chaque puissance avance avec son instrument. Washington agit par le crédit à l'exportation : l'Export-Import Bank des États-Unis a confirmé en mars 2025 un prêt direct de 2019 pouvant atteindre 4,7 milliards de dollars pour soutenir les exportations américaines vers Mozambique LNG, projet de 20 milliards dont TotalEnergies détient 26,5 pour cent, relancé à plein le 29 janvier 2026 après plus de quatre ans de force majeure. Moscou agit par le réacteur : Rosatom a signé des accords nucléaires civils avec plus de vingt pays africains, construit El Dabaa en Égypte, dont le premier réacteur est attendu en 2028, et a conclu mi-2026 une feuille de route avec le Rwanda, où l'américain Holtec étudie jusqu'à 5 gigawatts de petits réacteurs modulaires. Pékin agit par le panneau : selon le centre de réflexion Ember, 94 pour cent des panneaux solaires installés en Afrique en 2026 viendront de Chine. Les banques multilatérales agissent par la norme : Mission 300 a financé l'assistance technique de trente-cinq pays pour concevoir leur pacte national, et la Banque mondiale a renoué en juin 2025 avec le nucléaire, pour la première fois depuis des décennies. Qui finance la conception d'un plan pèse sur son contenu.
Reste l'argent. D'après le World Energy Investment 2026 de l'AIE, tel que rapporté par Le360 et ThisDay, l'Afrique recevra 110 milliards de dollars d'investissements énergétiques en 2026, 3 pour cent du total mondial pour près de 20 pour cent de la population ; le bas carbone y capte 90 pour cent des investissements dans les nouvelles capacités électriques, et l'amont pétrolier et gazier est tombé de 68 milliards de dollars en 2016 à 37 milliards en 2025. Le prix de l'argent explique cette disette : selon l'AIE et la BAD, en 2023, le coût du capital des grands projets d'énergie propre y est au moins deux à trois fois supérieur à celui des économies avancées et de la Chine. La COP30 de Belém n'y a rien changé : elle a appelé à au moins tripler le financement de l'adaptation d'ici 2035, sans année de référence, quand le président du Groupe africain des négociateurs, Richard MUYUNGI, faisait de ce triplement une ligne rouge pour le continent, et s'est bornée à prendre note de la feuille de route de Bakou à Belém vers 1 300 milliards de dollars annuels de financement climatique pour les pays en développement.
Un continent électrique à plusieurs vitesses
Le cas le plus cruel est congolais. Le site d'Inga compte parmi les plus grands potentiels hydroélectriques du monde, et 21 pour cent seulement des Congolais avaient accès à l'électricité en 2025, selon la Banque mondiale. Celle-ci a approuvé en juin 2025 un premier crédit de 250 millions de dollars, phase initiale d'un programme d'un milliard destiné à préparer Inga 3, envisagé entre 2 et 11 gigawatts. Le 27 mars 2026, le conseil des ministres a adopté le projet de loi sur le Grand Inga réclamé en urgence par Félix TSHISEKEDI ; début juillet, il était toujours en examen au Parlement, où la coalition de la société civile Corap le jugeait superflu et dérogatoire, et redoutait la concentration des pouvoirs confiés à l'agence du projet. Le fleuve continue de rouler vers l'Atlantique sans éclairer l'essentiel du pays.
À l'autre extrémité, l'Éthiopie montre ce que peut une volonté nationale. Le Grand barrage de la Renaissance, inauguré le 9 septembre 2025 sur le Nil Bleu, vise 5 150 mégawatts et a coûté près de cinq milliards de dollars, payés pour l'essentiel par les Éthiopiens, en obligations et en retenues sur salaire. Un an plus tard, le directeur général d'Ethiopian Electric Power, Ashebir BALCHA, parlait d'un « Second Adwa » : selon l'agence de presse éthiopienne, l'ouvrage assure 52 pour cent de recettes d'exportation électrique supérieures à un demi-milliard de dollars, vers le Kenya, Djibouti, le Soudan et la Tanzanie. Revers de la réussite, l'Égypte, qui tire du Nil près de 97 pour cent de son eau douce, combat l'ouvrage ; en octobre 2025, son ministère des Ressources en eau et de l'Irrigation accusait Addis-Abeba d'une gestion imprudente et unilatérale du barrage, qu'il rendait responsable d'inondations en aval.
Entre ces deux pôles, le mouvement est réel. Selon le bilan publié en juin 2026 par les deux banques, la Tanzanie a donné accès à l'électricité à 7,5 millions de personnes en quintuplant son rythme annuel moyen d'électrification, l'Éthiopie à 4,6 millions, le Nigeria à plus de 4,5 millions par des initiatives privées. Ember estime que l'Afrique installera 17 gigawatts de solaire en 2026, en hausse de 45 pour cent, 36 pays sur 54 battant leur record ; les 2,4 milliards de dollars de panneaux importés de Chine en douze mois valent environ trois mois du diesel nécessaire pour produire la même électricité. Le panneau remplace le groupe électrogène, souvent sans attendre ni le réseau ni l'État.
Aucune puissance ne nous doit la lumière
Ni la Banque mondiale, ni Pékin, ni Moscou, ni Washington, ni Paris, ni Abou Dhabi, ni Ankara n'a pour mission de développer l'Afrique. L'industrie solaire chinoise a trouvé chez nous un débouché : 23 gigawatts de panneaux exportés vers le continent en douze mois jusqu'à juin 2026, en hausse de 53 pour cent. Un réacteur lie durablement l'acheteur à son constructeur. Les banques multilatérales prêtent à des conditions favorables, mais elles prêtent : « concessional finance remains indispensable », rappelait Ajay BANGA à Bangkok, et une dette concessionnelle reste une dette, souvent remboursée en devises par des États qui encaissent en monnaie locale. Changer de tutelle n'est pas se libérer ; troquer un bailleur occidental contre un fournisseur oriental ne fait que déplacer l'adresse de la dépendance.
La lucidité vaut aussi pour nous. La loi sur le Grand Inga piétine. La Banque africaine de l'énergie, portée par l'Organisation des producteurs de pétrole africains (APPO) et Afreximbank pour financer ce que les prêteurs occidentaux délaissent, a vu son lancement repoussé de date en date depuis janvier 2025, et désormais annoncé pour novembre 2026 ; même la mise de départ de 500 millions de dollars a été difficile à réunir, selon Climate Home News, alors que le plan prévoit que chacun des dix-huit membres de l'APPO apporte 83 millions au capital. On ne peut dénoncer la frilosité des banques du Nord et laisser vide la caisse que l'on a soi-même créée. Le Nil, enfin, dresse l'un contre l'autre deux poids lourds de l'Union africaine.
Le meilleur argument contraire tient en une phrase : l'urgence, c'est la lumière, d'où qu'elle vienne, et le kit solaire chinois coûte moins cher que le diesel. Il a raison sur le moyen, tort sur la fin. Ormuz a montré que la dépendance la plus dangereuse est celle au combustible importé, qu'il faut racheter chaque jour, alors qu'un panneau produit pendant des années. Le solaire est donc un gain de souveraineté, à condition que stockage, assemblage et réseau deviennent africains, ce qui n'est pas le cas quand 94 pour cent des modules viennent d'un seul pays et que le continent importe de Chine, depuis 2024, plus de batteries que de panneaux en valeur. Un accès compté n'est pas non plus une usine alimentée : l'industrie réclame une puissance garantie, celle des barrages, du gaz et peut-être demain de l'atome. Le choix entre le climat et l'énergie ne nous appartiendra que lorsque nous en maîtriserons le financement.
Cinq chantiers pour reprendre la main
Le premier chantier est celui de la mesure. L'Union africaine doit publier son propre tableau de bord de l'électrification, qui compte les kilowattheures consommés, les heures de service et les usages productifs, et non le seul nombre de personnes déclarées raccordées. Les pactes de Mission 300 seraient alors jugés à l'aune africaine.
Le deuxième chantier est le gaz pour l'usage africain. L'AIE avertit que la hausse du prix des engrais pourrait aggraver l'insécurité alimentaire de régions vulnérables, dont l'Afrique. Chaque producteur, du Nigeria au Mozambique, du Sénégal à la Tanzanie, doit réserver une part de sa production à l'électricité et aux engrais du continent, et bâtir les gazoducs qui la rendent livrable. Les membres de l'APPO doivent capitaliser la Banque africaine de l'énergie et en orienter les prêts vers cet usage.
Le troisième chantier est celui des grands ouvrages et des interconnexions. L'Éthiopie prouve qu'un barrage financé par l'épargne nationale peut devenir une source de devises et un outil d'intégration régionale. Le Parlement congolais doit voter une loi sur le Grand Inga qui réponde à la société civile, par la publication des contrats, le partage des bénéfices avec les riverains du Kongo-Central et l'encadrement de l'agence, en réservant une part de la production d'Inga 3 au réseau national et à l'Afrique centrale. Le Nil appelle, lui, un mécanisme de gestion partagée négocié entre Africains, sous l'égide de l'Union africaine.
Le quatrième chantier est industriel. Un marché de 17 gigawatts solaires par an ne doit pas rester un simple débouché. Les États doivent réserver une part de leurs achats publics aux modules, onduleurs et batteries assemblés sur le continent, en s'appuyant sur les règles d'origine de la zone de libre-échange continentale et en mobilisant les ingénieurs et l'épargne de la diaspora. L'Afrique du Sud, l'Égypte, le Nigeria et l'Algérie, parmi les premiers marchés solaires selon Ember, ont la taille de pôles d'assemblage.
Le cinquième chantier est le prix de l'argent. À Antalya, puis à Addis-Abeba, où la COP32 est attendue en 2027, le Groupe africain des négociateurs doit faire du coût du capital le cœur de son mandat : garanties des institutions financières africaines, prêts en monnaie locale, adaptation financée par des dons. Son président, Antwi-Boasiako AMOAH, a résumé la posture en anglais : « not asking for charity ». La même voix unique doit valoir face aux vendeurs de réacteurs : aucun accord nucléaire bilatéral sans autorité de sûreté nationale formée ni transfert de compétences.
La main sur l'interrupteur
Mission 300 aura peut-être tenu sa promesse en 2030 : des dizaines de millions de foyers auront une ampoule, un téléphone chargé, parfois un réfrigérateur. Nous saluerons ce progrès. Mais un continent ne devient pas puissant au nombre d'ampoules qu'on lui visse. Il le devient par la main qui tient l'interrupteur : celle qui choisit la centrale, fixe le tarif, signe le contrat de gaz et décide de la monnaie du prêt.
Le fleuve Congo, le Nil Bleu, le gaz de Cabo Delgado et le soleil du Sahel sont africains. La question de 2026 n'est plus de savoir si l'Afrique aura de l'électricité, mais si cette électricité sera la sienne. Tant que l'interrupteur restera dans une autre main, chaque lumière allumée chez nous sera une lumière prêtée.
Approfondir
Cette analyse ouvre l'axe Climat, énergie et transition écologique souveraine et prolonge le dossier Énergie souveraine. Pour suivre les terrains évoqués, consultez les fiches de la République démocratique du Congo, de l'Éthiopie et de la Tanzanie. La rédaction déclinera cette analyse pays par pays dans les prochaines semaines.