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Découvrir le romanCobalt, bauxite, lithium : l'Afrique ne veut plus vendre la pierre, elle réclame le four
Le 19 octobre 2026, le président ghanéen a fixé à 2030 la fin des exportations de minerais bruts, dans le sillage de la RDC et du Zimbabwe, tandis que la Guinée promet de plafonner sa bauxite. La bataille des ressources critiques se joue désormais à l'étape de la transformation, là où se fixent le prix et la rente.
Par La rédaction de LePanafricain · Publié le 29 octobre 2026
Le lundi 19 octobre 2026, à Accra, le président ghanéen John Dramani MAHAMA a donné une date à une vieille ambition du continent. Devant la conférence Mining in Motion, il a annoncé que d'ici 2030, « raw mineral ores should no longer leave our shores » : les minerais bruts ne quitteront plus les côtes du Ghana. Bauxite, manganèse, fer, lithium : la prohibition sera progressive, et l'accès aux gisements emportera des obligations de transformation. L'or a pris les devants : depuis le 1er septembre 2026, l'or non affiné acheté dans les circuits artisanaux agréés doit passer par une raffinerie agréée au Ghana avant d'être exporté.
On range volontiers ce genre de décision sous l'étiquette du nationalisme minier des juntes sahéliennes. L'étiquette ne tient pas : la vague part de capitales que tout sépare. À Kinshasa, un arrêté du 29 juin 2026, révélé par Reuters le 6 août, interdit avec effet immédiat l'exportation des concentrés de cuivre et de cobalt et abroge les dérogations de 2023. À Harare, le gouvernement a suspendu avec effet immédiat, le 25 février 2026, les exportations de minerais bruts et de concentrés de lithium, puis a subordonné en avril leur reprise sous quotas à l'engagement écrit des producteurs de bâtir des usines de sulfate de lithium. À Conakry, le ministre des Mines et de la Géologie, Bouna SYLLA, a promis de plafonner les exportations de bauxite. L'OCDE l'a relevé dans son inventaire 2026 : les restrictions viennent désormais d'un éventail plus large de pays, en particulier d'Afrique et d'Asie, et elles couvrent jusqu'à 70 pour cent des exportations mondiales de cobalt et de manganèse.
Ce n'est pas une humeur passagère, mais une doctrine qui naît. Elle déplace la question de la rente : il ne s'agit plus seulement de savoir qui possède la mine, mais où se fait la première transformation.
Le vrai enjeu : l'étape du milieu
Les minerais de la transition énergétique sortent du sol africain ; ils deviennent métal ailleurs. Selon les chiffres de l'Agence internationale de l'énergie publiés en juillet 2026, la Chine raffine 76 pour cent du cobalt mondial, 74 pour cent du lithium et 84 pour cent des terres rares destinées aux aimants. Toute la géopolitique de ces métaux tient dans cette asymétrie : la mine est africaine, l'usine est chinoise, et c'est l'usine qui commande.
Washington conteste cette position par la propriété plutôt que par l'usine. Le partenariat stratégique signé avec Kinshasa le 4 décembre 2025 a débouché, le 3 février 2026, sur un protocole non contraignant : l'Orion Critical Mineral Consortium, adossé à la Development Finance Corporation (DFC) américaine et au fonds souverain d'Abou Dhabi ADQ, prendrait 40 pour cent des intérêts de Glencore dans Kamoto Copper Company et Mutanda Mining, valorisées autour de 9 milliards de dollars. L'annonce de Glencore précise que le consortium dirigerait la vente de sa part de production vers des acheteurs désignés. Pékin a répondu le 26 mars 2026 par un accord de coopération minière avec Kinshasa, qui prévoit le partage de données géologiques et la promotion de la transformation locale, puis, depuis le 1er mai et pour deux ans, par un tarif douanier nul pour les 53 pays africains avec lesquels il entretient des relations diplomatiques. Bruxelles avance plus lentement, avec un plan ReSourceEU doté de 3 milliards d'euros au plus pour 2026. Le Golfe s'installe à chaque étage : ADQ dans le consortium américain, Emirates Global Aluminium dépendante de la bauxite guinéenne pour sa raffinerie d'Al Taweelah.
Sur le plan géostratégique, les instruments ont changé de mains. Quotas, embargos et contrats d'enlèvement furent longtemps des armes de consommateurs ; le Congo montre qu'un producteur peut s'en servir. Après une interdiction totale d'exporter le cobalt de février à octobre 2025, Kinshasa a fixé pour 2026 un plafond de 87 000 tonnes de cobalt contenu, auquel peut s'ajouter un quota stratégique de 9 600 tonnes. L'autorité de régulation, l'ARECOMS, a prévenu en août qu'elle pourrait réduire encore les volumes. Le 11 août 2026, selon Fastmarkets, l'hydroxyde de cobalt valait entre 22 et 23 dollars la livre, quatre fois son niveau du 20 février 2025. Une décision administrative prise à Kinshasa a déplacé le prix mondial d'un métal stratégique.
Reste la géoéconomie, l'endroit où l'argent change d'échelle. En mai 2026, d'après les prix du Shanghai Metals Market cités par l'agence Ecofin, la tonne de bauxite guinéenne livrée en Chine valait environ 67,5 dollars, la tonne d'alumine environ 346 dollars. Le FMI opposait déjà, aux prix de fin 2023, la bauxite à 65 dollars la tonne et l'aluminium à 2 335 dollars. Au Zimbabwe, de janvier à septembre 2026, le concentré de spodumène s'est vendu en moyenne 1 483 dollars la tonne, le sulfate de lithium près de 5 650 dollars (191 millions de dollars pour 33 807 tonnes, selon les données officielles compilées par SMM). La rente ne dort ni au fond du puits ni dans la batterie finie : elle se loge dans l'étape intermédiaire, hydroxyde, sulfate, alumine, carbonate, que les grands acheteurs tiennent à garder chez eux.
Une carte africaine à plusieurs vitesses
La République démocratique du Congo prouve que l'obstination paie, à moitié. Elle produit plus de 70 pour cent du cobalt extrait dans le monde, selon le FMI, et a interdit les concentrés en 2013, en 2019 et en 2023, en accordant chaque fois des dérogations faute de fonderies. Le résultat se mesure : au premier trimestre 2026, d'après les données officielles citées par Reuters, le pays a exporté 696 725 tonnes de cathodes de cuivre contre 53 926 tonnes de concentrés. Mais le cobalt sort encore sous forme d'hydroxyde, 51 940 tonnes sur la période, pour être raffiné en Chine pour l'essentiel.
La Guinée illustre le piège du volume. Elle assure environ 40 pour cent de la production mondiale de bauxite, en a expédié 183 millions de tonnes en 2025 (plus 25 pour cent), puis le record de 114,8 millions au premier semestre 2026, aux sept dixièmes vers la Chine. Bouna SYLLA a lui-même relié cette ruée à une chute de près de moitié des prix depuis le sommet du début 2025 ; en avril 2026, la tonne valait entre 32 et 38 dollars franco à bord, au plus bas depuis mars 2022 selon le cabinet CRU. Fin juillet, selon Reuters, les plafonds promis n'étaient toujours pas appliqués ; la presse spécialisée n'en attend les effets qu'au dernier trimestre. Le pays n'a qu'une raffinerie d'alumine en service, Friguia, propriété du russe Rusal. Deux autres se construisent sur capitaux chinois, et l'entreprise publique Nimba Mining Company, qui a repris la concession retirée à la filiale d'Emirates Global Aluminium avant un règlement amiable annoncé le 6 mai 2026, prépare la sienne.
Le Zimbabwe a choisi la contrainte et en recueille les premiers fruits. Après 1,128 million de tonnes de concentré de spodumène exportées en 2025, il vend désormais un sulfate de lithium qu'il ne vendait pas un an plus tôt. Mais l'usine de Bikita a glissé à juillet 2027, et ce sulfate reste un sel intermédiaire, loin de la batterie.
Au Sahel, la souveraineté juridique a devancé la souveraineté commerciale. Le Niger a nationalisé en juin 2025 la Somaïr, dont Orano détenait 63,4 pour cent ; en septembre, un tribunal arbitral du CIRDI lui a interdit d'en vendre l'uranium. Au moins 1 000 tonnes de concentré, sorties d'Arlit fin novembre 2025 et évaluées par Orano à 240 millions de dollars, ont stationné des semaines à l'aéroport de Niamey sans acheteur officiellement identifié ; en mai 2026, Niamey assurait n'avoir encore rien vendu. Au Mali, le bras de fer avec Barrick a fait tomber la production de Loulo-Gounkoto à environ 36 200 onces en 2025, contre 723 000 l'année précédente, avant un redémarrage en décembre 2025.
Les hydrocarbures racontent la même histoire. La guerre entre les États-Unis et l'Iran, déclenchée fin février 2026, a fait flamber le prix de l'énergie et des engrais, au détriment des importateurs les plus fragiles, selon la Banque mondiale. Le Nigeria dispose désormais d'un amortisseur : en août 2026, selon le régulateur NMDPRA, la raffinerie Dangote a produit 41,94 millions de litres d'essence par jour, en a exporté 9,73 millions, et les importations sont tombées à 14,6 millions de litres par jour. Au Sénégal, la rente de Sangomar se dispute devant le CIRDI, où Woodside conteste un redressement fiscal de 41 milliards de francs CFA.
Aucun acheteur n'est un allié
La doctrine commande de ne pas confondre les guichets. Aucune puissance n'a pour mission de développer l'Afrique, ni Pékin, ni Washington, ni Bruxelles, ni Abou Dhabi, ni Paris, ni Moscou. Le directeur général de la DFC, Ben BLACK, l'a dit sans fard en présentant l'opération Glencore : il s'agit d'aider à « secure a reliable source of critical minerals for the United States and our partners ». À Longonjo, en Angola, le carbonate de terres rares d'un projet soutenu par la même agence est appelé, selon la DFC elle-même, à rejoindre l'usine d'aimants de Vacuumschmelze en Caroline du Sud. L'aimant, c'est-à-dire la valeur, sera américain. Pékin offre un tarif nul, mais son industrie garde les trois quarts du raffinage du cobalt. Remplacer un acheteur chinois par un consortium américano-émirien ne déplace pas l'affinage d'un kilomètre. « Changer de tutelle n'est pas se libérer » : la formule vaut pour chaque contrat d'enlèvement signé sans clause de transformation.
Les fautes africaines pèsent autant. La Guinée a laissé la course aux volumes détruire son propre prix. Le Mali a perdu une année de production dans un rapport de force qu'il n'avait pas préparé industriellement. Les producteurs avancent en ordre dispersé : le communiqué du forum ministériel sur les minerais critiques réuni à Abidjan en juillet 2026 admet que les approches nationales fragmentées ont affaibli le pouvoir de négociation du continent, ce que le président sierra-léonais Julius Maada BIO avait résumé plus tôt dans l'année, selon Climate Home News : « We do not have collective bargaining power as a continent. » S'y ajoutent l'opacité des contrats et la contrebande, qu'une fermeture brutale des voies légales risque de nourrir dans l'est du Congo, comme l'a souligné l'avocat Gregory P. TOSI dans Financial Afrik.
Le meilleur contre-argument vient de Silas OLAN'G, du Natural Resource Governance Institute : « experience shows that bans alone rarely deliver the desired outcomes ». Sans électricité, sans eau et sans capital, une interdiction ne crée pas d'usine ; elle crée des stocks, de la fraude et des procès, et l'OCDE y ajoute la volatilité des prix. Tout cela est exact, et c'est pourquoi l'interdiction ne doit pas être une politique, mais le levier d'une politique. Au Congo, trois interdictions imparfaites ont accompagné l'essor des fonderies qui font du pays un exportateur de cathodes ; au Zimbabwe, la contrainte a fait apparaître une exportation de sulfate qui n'existait pas un an plus tôt. L'échec ne vient pas de la contrainte, mais de la contrainte isolée et non financée.
Cinq chantiers pour garder la valeur
Le premier chantier est une discipline commune de l'offre. Le Congo a prouvé qu'un quota tenu relève les prix ; la Guinée, qu'une ruée solitaire les effondre. L'Union africaine et le secrétariat de la Zone de libre-échange continentale doivent réunir les producteurs dominants en un conseil des minerais stratégiques qui harmonise quotas et calendriers. Les parts de marché le permettent : selon le FMI, l'Afrique du Sud, le Gabon et le Ghana produisent ensemble plus de 60 pour cent du manganèse mondial.
Le deuxième chantier est l'énergie, sans laquelle aucune interdiction ne tient. Chaque restriction d'exportation doit être adossée à un programme électrique chiffré au plus près des bassins miniers. Les participants du forum d'Abidjan comptent sur la Banque africaine de développement pour mobiliser les financements : elle doit en faire un guichet dédié à l'énergie de transformation.
Le troisième chantier est contractuel. Tout accord d'enlèvement, américain, chinois ou émirien, doit préciser la forme du produit livré (cathode, sulfate, alumine) et un calendrier de transformation locale, sous peine de révision. Le principe d'Accra, qui attache des obligations de transformation à l'accès au gisement, doit devenir une clause type continentale, et les contrats doivent être publiés.
Le quatrième chantier est régional. Le continent peut assembler ce qu'aucun pays ne bâtira seul : l'hydroxyde congolais raffiné en Zambie, où le projet Kobaloni Energy prévoit 6 000 tonnes par an de sulfate de cobalt près du corridor de Lobito ; la bauxite guinéenne, qui pourrait alimenter la raffinerie d'alumine engagée en mars 2026 par le Nigeria et l'Africa Finance Corporation. La fenêtre tarifaire chinoise, ouverte jusqu'au 30 avril 2028, doit servir à vendre ces produits transformés, non à écouler plus vite le minerai.
Le cinquième chantier est celui du savoir. L'accord sino-congolais de mars 2026 porte notamment sur le partage des données géologiques : qui cartographie le sous-sol négocie en position de force. Les États doivent financer leurs services géologiques, et des entreprises publiques comme Gécamines ou Nimba Mining Company doivent recruter dans la diaspora les métallurgistes et les ingénieurs de procédés qui font tourner les fours des autres.
Le four plutôt que la pelle
Pendant un siècle, l'Afrique a vendu de la pierre et racheté du métal. La décision d'Accra, après celles de Kinshasa et de Harare, signifie que ce partage n'est pas une loi de la nature. Un minerai ne vaut que ce que vaut le four qui l'attend.
Le continent ne gagnera pas cette partie en fermant ses ports, mais en allumant ses fours. Tant que la chaleur qui change la roche en métal sera produite ailleurs, la rente se fabriquera ailleurs. Le jour où elle sera produite chez nous, ce sont les acheteurs qui viendront négocier à quai.
Approfondir
Cette analyse ouvre l'axe Ressources critiques et minéraux stratégiques. Le dossier Minerais critiques en rassemble les pièces, et les fiches République démocratique du Congo, Guinée et Ghana en donnent le contexte national. La rédaction déclinera cette analyse pays par pays, du cobalt congolais au lithium zimbabwéen, de la bauxite guinéenne à l'uranium nigérien.