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Dossier

Moscou, Miami, New York : l'Afrique est invitée partout, elle n'y parle pas encore d'une seule voix

Les 28 et 29 octobre 2026, le président en exercice de l'Union africaine a coprésidé à Moscou le sommet Russie-Afrique, alors que l'Afrique du Sud est exclue du G20 de Miami et que deux Africains ont brigué la tête de l'ONU sans mandat de l'UA. Convié partout, le continent ne pèsera qu'en négociant en bloc.

Par La rédaction de LePanafricain · Publié le 29 octobre 2026

On répète, à chaque grand rendez-vous diplomatique, que l'Afrique serait désormais courtisée de toutes parts et qu'elle aurait enfin gagné sa place à la table des puissances. L'image flatte. Elle n'est qu'à moitié exacte. Les 28 et 29 octobre 2026, à Moscou, Vladimir POUTINE a réuni le troisième sommet Russie-Afrique, qu'il coprésidait avec Évariste NDAYISHIMIYE, président du Burundi et président en exercice de l'Union africaine. Selon Iouri OUCHAKOV, conseiller du Kremlin, 48 pays africains y avaient confirmé leur participation, dont 22 au niveau des chefs d'État.

Les 14 et 15 décembre, le G20 se réunira au Trump National Doral, en Floride, sous présidence américaine, sans l'Afrique du Sud. Le pays qui accueillait à Johannesburg, en novembre 2025, le premier sommet du G20 organisé sur le sol africain n'est pas invité : Donald TRUMP l'a annoncé le 26 novembre 2025. En avril, le ministre sud-africain des Finances, Enoch GODONGWANA, a confirmé que ni lui ni le gouverneur de la Banque de réserve n'avaient été accrédités aux réunions financières du groupe à Washington.

Entre ces deux scènes, à New York, le Conseil de sécurité a tenu le 16 octobre son sixième tour de consultation informelle pour désigner le successeur d'António GUTERRES, dont le mandat s'achève le 31 décembre. L'Afrique avait abordé cette course avec deux candidats : l'ancien président sénégalais Macky SALL, présenté par le Burundi, et l'Ougandais Olara OTUNNU, ancien secrétaire général adjoint des Nations unies. Aucun des deux n'a reçu l'aval de l'Union africaine. Le lendemain de ce vote, Macky SALL s'est retiré, jugeant que ces votes indicatifs favorisaient l'Amérique latine et les Caraïbes. Depuis l'entrée en lice de l'Émiratie Lana NUSSEIBEH, le 21 octobre, sept candidats restent en course, dont un seul Africain.

Voilà ce que masque le mot « courtisée ». L'Afrique est conviée partout, à Moscou comme au G20, où l'Union africaine occupe un siège de membre permanent. Mais ce sont d'autres qui dressent la liste des invités, fixent l'ordre du jour et peuvent rayer un nom. Le continent a gagné des sièges. Il n'a pas encore conquis une voix.

Le vrai enjeu : qui écrit les règles

Chaque puissance poursuit, dans cette affluence de sommets, son propre calcul. Pour Moscou, réunir l'Afrique prouve que la Russie n'est pas isolée. Pour Washington, l'Afrique relève d'une diplomatie transactionnelle qui échange la paix contre les minerais. Les accords signés à Washington le 4 décembre 2025 par Félix TSHISEKEDI et Paul KAGAME comprennent un partenariat stratégique entre les États-Unis et la République démocratique du Congo. D'après l'analyse qu'en a publiée l'Institut Egmont, ce texte fixe pour cinq ans l'objectif de faire transiter par le corridor de Lobito 50 pour cent du cuivre, 90 pour cent du concentré de zinc et 30 pour cent du cobalt congolais. Pékin, de son côté, joue la carte commerciale : depuis le 1er mai 2026, la Chine applique des droits de douane nuls aux importations des 53 pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques, pour une durée de deux ans. Elle était déjà, fin 2024, le premier partenaire commercial du continent depuis seize années consécutives, selon l'agence Xinhua.

La lecture géostratégique tient aux instruments. Celui qui préside le G20 contrôle les invitations et les accréditations ; Pretoria vient d'en faire l'expérience. Au Conseil de sécurité, la recommandation d'un secrétaire général exige neuf voix et l'absence de veto d'un membre permanent. Selon le Security Council Report, 78 des 204 réunions tenues en 2023 sur des situations nationales ou régionales concernaient des dossiers africains, soit 38 pour cent, de même que 25 des 49 décisions formelles, soit 51 pour cent. Le continent n'y occupe pourtant que trois sièges non permanents. Le consensus d'Ezulwini, arrêté en 2005, réclame au moins deux sièges permanents, cinq sièges non permanents et, tant que le veto existe, son ouverture à tous les membres permanents. En septembre 2026, l'ambassadeur sud-africain auprès de l'ONU, Mxolisi NKOSI, rappelait encore que l'Afrique demeure l'une des régions sans représentation permanente au Conseil.

La lecture géoéconomique ramène tout à l'argent. Les préférences commerciales consenties à l'Afrique sont unilatérales, donc révocables. L'AGOA, échu en septembre 2025, n'a été prolongé le 2 septembre 2026 que jusqu'à la fin de 2028, quand Pretoria espérait quinze ans, et la liste des pays admis à exporter en franchise plus de 1 800 produits peut encore être révisée d'ici au 1er janvier 2027. Le régime chinois expire le 30 avril 2028 et ne supprime, pour les produits sous contingent, que le droit appliqué dans la limite du contingent. Selon le rapport de la Banque mondiale d'octobre 2026 cité par la presse économique, les paiements d'intérêts dépassent les dépenses publiques de santé, d'éducation ou des deux dans près des quatre cinquièmes des pays d'Afrique subsaharienne, et la dette publique du pays médian atteignait 57 pour cent du PIB au début de 2025, contre 29 pour cent en 2012. Les cadres de traitement de cette dette se négocient au G20. Y entrer en ordre dispersé a un prix, et ce prix se paie en hôpitaux et en écoles.

Une Afrique présente, mais dispersée

Le signe de dispersion le plus visible touche à la succession de M. GUTERRES. En mars 2026, l'Union africaine a refusé d'endosser la candidature de Macky SALL : soumise à une procédure d'approbation tacite, elle s'est heurtée à l'objection de 20 des 55 États membres, au-delà du seuil d'un tiers, selon l'AFP. Parmi les opposants, le Nigeria a invoqué dans une note verbale la procédure suivie et la rotation régionale, qui désignerait cette fois l'Amérique latine et les Caraïbes. Dakar, qui avait d'abord refusé de soutenir son ancien président, s'est rallié le 20 juillet par un communiqué officiel. Quatre jours plus tard, l'Ouganda présentait Olara OTUNNU. Le continent qui réclame des sièges permanents au nom de la réparation d'une injustice historique a ainsi abordé la désignation la plus politique du système onusien avec deux candidats concurrents et sans mandat collectif.

La division traverse aussi les alliances nouvelles. L'Égypte et l'Éthiopie sont membres à part entière des BRICS depuis le 1er janvier 2024, aux côtés de l'Afrique du Sud, membre depuis 2011 ; le Nigeria et l'Ouganda ont rejoint en janvier 2025 le cercle des pays partenaires. Le groupe revendique, selon la présidence brésilienne de 2025, 49,5 pour cent de la population mondiale et environ 40 pour cent du PIB mondial en parité de pouvoir d'achat en 2023. Cette appartenance commune n'a pas empêché Le Caire et Addis-Abeba de porter leur différend sur le Grand barrage de la Renaissance devant le Conseil de sécurité : lettre égyptienne du 9 septembre 2025, au moment de l'inauguration de l'ouvrage, puis réponse éthiopienne datée du lendemain. Au Sahel, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont déposé entre le 18 et le 24 juin 2026 leurs notifications de retrait du Statut de Rome, effectives un an plus tard, selon Amnesty International. Chacun de ces choix se défend ; additionnés, ils dispersent.

Il serait pourtant faux de conclure à l'impuissance. Le 22 novembre 2025, à Johannesburg, l'Afrique du Sud a fait adopter dès l'ouverture du sommet une déclaration de 122 points qui appelle à une action mondiale plus forte face aux catastrophes climatiques et au poids de la dette souveraine. L'Argentine ne l'a pas endossée ; le texte existe néanmoins. En février 2026, la 39e session de la Conférence de l'Union africaine a réaffirmé la position commune sur la réforme du Conseil de sécurité. En avril, les États membres se sont réunis en Guinée équatoriale pour arrêter une feuille de route du G20, adossée aux six priorités que la Conférence de l'UA s'est fixées pour trois ans, de la réforme des institutions financières internationales à la notation de crédit du continent. L'ambassadeur burundais Willy NYAMITWE, président du Comité des représentants permanents, y a résumé l'enjeu : « The success of our permanent membership in the G20 will not be measured by our presence at the table ». Le 3 juin 2026, enfin, le Zimbabwe a été élu au Conseil de sécurité pour 2027-2028 dès le premier tour, avec 182 voix. D'un côté, un nom et 182 suffrages ; de l'autre, deux noms, aucun mandat et un retrait.

Le multi-alignement n'est pas une doctrine

La doctrine de cette maison commande de dire les choses sans fard. Aucune puissance n'a pour mission de développer l'Afrique. Ni Moscou, qui vient chercher des soutiens et des marchés, du nucléaire civil à la sécurité alimentaire, thèmes affichés de son sommet ; ni Washington, qui troque une paix fragile contre des tonnes de cuivre et de cobalt ; ni Pékin, dont les droits nuls s'arrêtent à la limite des contingents et ne coûtent guère à un pays déjà premier partenaire commercial du continent ; ni Paris, Bruxelles, Abou Dhabi ou Ankara, qui servent chacune leur propre agenda. Changer de tutelle n'est pas se libérer. Multiplier les tuteurs ne l'est pas davantage.

L'objection la plus sérieuse mérite d'être prise au mot. Le multi-alignement rapporte, disent ses défenseurs : jamais l'Afrique n'a obtenu autant qu'en se laissant courtiser par tous. Exiger une seule voix de 55 États aux intérêts divergents, l'Égypte et l'Éthiopie sur le Nil, les régimes sahéliens et leurs voisins côtiers, condamnerait le continent au plus petit dénominateur commun et à la lenteur d'une organisation qui attend depuis 2005 la réforme qu'elle réclame.

L'argument vaut pour les rentes, pas pour les règles. La concurrence entre puissances procure des avantages bilatéraux, datés et révocables. Elle ne donne ni siège permanent, ni poids dans le choix d'un secrétaire général, ni garantie de siéger au G20 pour un membre que l'hôte n'apprécie pas. Sur ces terrains, seuls comptent les blocs. Parler d'une seule voix ne veut pas dire s'aligner sur tout ; cela veut dire fixer, sur une poignée de dossiers, une position qu'aucun État ne négocie seul. Il faut aussi nommer nos propres fautes. Ce ne sont pas les puissances étrangères qui ont lancé deux candidats africains concurrents sans l'aval de l'Union africaine. Ce ne sont pas elles qui transforment chaque sommet « Afrique plus un » en une file de rencontres bilatérales où chacun vient chercher son contrat, sa garantie ou sa photographie. Et une ressource minière cédée contre une protection reste une rente : elle consolide des pouvoirs plus souvent qu'elle ne transforme des économies.

Quatre chantiers pour négocier en bloc

Le premier chantier porte sur les candidatures. L'Union africaine doit adopter une règle contraignante : aucune candidature africaine à un poste multilatéral majeur ne serait déposée avant d'avoir été tranchée par un vote explicite des États membres, selon un calendrier public, et non par une approbation tacite que vingt objections suffisent à faire tomber sans désigner d'alternative. Les États s'engageraient à ne pas présenter un candidat écarté.

Le deuxième chantier concerne le G20. Le siège de l'Union africaine ne peut dépendre de la rotation annuelle de sa présidence, passée de l'Angola au Burundi en février. Il faut donc un secrétariat permanent logé à la Commission, une équipe de négociateurs stable et un mandat écrit sur la dette, la notation et les minerais, adossé à l'acquis de Johannesburg. Ce secrétariat doit traiter l'exclusion d'un membre africain comme une affaire continentale : la délégation de l'UA doit porter à Miami les positions de Pretoria et préparer dès maintenant la présidence britannique de 2027, à laquelle la sherpa de l'UA, Francisca TATCHOUOP BELOBE, associe le retour à un fonctionnement régulier du groupe.

Le troisième chantier vise les sommets « Afrique plus un ». Avant Moscou, Pékin, Tokyo, Bruxelles, Ankara ou Washington, la Commission et les communautés économiques régionales devraient arrêter une grille commune, connue des partenaires : part minimale de transformation locale des minerais, réciprocité d'accès aux marchés, transfert de technologies. Les entreprises africaines disposent d'une fenêtre datée : jusqu'au 30 avril 2028 pour le marché chinois, jusqu'à la fin de 2028 pour le marché américain. Y vendre des produits transformés plutôt que des matières brutes, en s'appuyant sur les règles d'origine de la zone de libre-échange continentale, est la seule façon de laisser sur le continent, une fois ces préférences retirées, des usines plutôt que des souvenirs.

Le quatrième chantier touche au Conseil de sécurité et engage la diaspora. Ezulwini doit cesser d'être une posture pour devenir une stratégie : il faut décider dès à présent comment seraient attribués les deux sièges permanents africains, question que Pretoria renvoie elle-même à l'après-accord sur l'élargissement du Conseil. D'ici là, les trois membres africains du Conseil en 2027, la RDC, le Liberia et le Zimbabwe, doivent parler et voter ensemble sur les dossiers du continent, sous mandat du Conseil de paix et de sécurité. Les diasporas, enfin, pèsent dans les capitales qui décident : à Washington, où se joue l'avenir de l'AGOA, à Paris, à Bruxelles ou à Londres. Elles peuvent y défendre la position commune que les États auront eu le courage de fixer.

Une voix se forge avant les sommets

À Moscou, le président de l'Union africaine a coprésidé le sommet avec Vladimir POUTINE. En décembre, à Doral, l'Afrique du Sud suivra le G20 de l'extérieur. Avant la fin de l'année, le Conseil de sécurité devra recommander un secrétaire général sans que l'Afrique lui ait, à ce jour, transmis un mandat commun. Le continent n'est pas absent du monde. Il y figure comme un chœur de cinquante-cinq solistes, chacun prié de chanter la partition d'un autre.

Une voix ne se reçoit pas avec un carton d'invitation. Elle se forge à Addis-Abeba, avant les sommets, dans des votes qui engagent ceux qui les émettent. Le jour où l'Afrique arrivera à Moscou, à Miami ou à New York avec un seul nom, une seule grille et un seul mandat, ce ne seront plus les hôtes qui dresseront la liste des invités. Ce seront eux qui solliciteront l'audience.

Approfondir

Cette analyse ouvre l'axe Diplomatie souveraine et repositionnement international. Le dossier consacré aux recompositions de l'Alliance des États du Sahel en prolonge la lecture sahélienne. Les fiches Afrique du Sud, Sénégal et Éthiopie complètent le tableau. La rédaction déclinera cette analyse pays par pays, en suivant les votes, les candidatures et les partenariats de chaque État.