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Découvrir le romanAGOA prolongé, Afrique surtaxée : le continent doit s'armer d'intelligence économique
Washington a prolongé l'AGOA jusqu'en 2028 tout en surtaxant sept économies africaines, Bruxelles facture le carbone à ses frontières et Pékin suspend ses contrôles à l'exportation jusqu'au 10 novembre. L'Afrique vit au calendrier des autres : sans intelligence économique propre, elle restera une cible.
Par La rédaction de LePanafricain · Publié le 29 octobre 2026
On lit depuis début septembre que l'AGOA est sauvé jusqu'en 2028. La formule est juste pour le calendrier et trompeuse pour le reste. La prolongation du programme commercial américain n'a pas eu droit à une loi propre : votée en janvier par la Chambre comme projet autonome, elle a fini en section 2008 d'un texte budgétaire provisoire, le Continuing Appropriations and Extensions Act, 2027, adopté par le Sénat le 8 août, par la Chambre le 1er septembre et promulgué par Donald TRUMP le lendemain. Pour l'AGOA, il se borne à remplacer 2026 par 2028 dans quelques articles du code américain. Certains commentaires y ont lu l'entrée des minerais critiques dans le dispositif : la loi n'en dit pas un mot.
Elle ne dit rien non plus de l'essentiel. L'exemption de l'AGOA ne couvre que les droits de douane ordinaires et ne protège d'aucune surtaxe présidentielle, rappelle le Service de recherche du Congrès dans son rapport du 14 août. Or le 24 juillet, le jour même où expirait la taxe temporaire de 10 pour cent instaurée en février après un revers de la Maison-Blanche devant la Cour suprême, Washington a frappé d'un droit additionnel de 12,5 pour cent l'ensemble des produits, sauf exemptions, de sept économies africaines : l'Algérie, l'Angola, l'Égypte, la Libye, le Maroc, le Nigeria et l'Afrique du Sud, visées par la même série de soixante enquêtes que la Chine ou l'Union européenne. Le motif, consigné au Federal Register du 28 juillet au titre de la section 301 du Trade Act, est leur défaut d'interdiction effective, à l'importation, des marchandises issues du travail forcé. Les automobiles sud-africaines y échappent, mais parce qu'elles paient déjà 25 pour cent au titre de la section 232.
L'accès lui-même reste révocable : l'éligibilité se rejuge chaque année, trente-trois pays en bénéficient en 2026 et la revue pour 2027 est ouverte depuis le 30 juin. Le 22 octobre, à Pretoria, le ministre sud-africain du Commerce, Parks TAU, disait attendre une annonce américaine sur l'AGOA début novembre, selon RFI. Il s'exprimait lors d'une rencontre coorganisée avec l'ambassadeur de Chine, WU Peng, venu vanter devant des exportateurs le tarif zéro que Pékin applique depuis mai. Toute l'époque tient dans cette salle : un pays africain attend le verdict d'une capitale pendant qu'une autre lui fait l'article.
Le commerce est devenu un arsenal
Washington ne cache plus ce que l'AGOA est devenu. Le communiqué publié le 3 septembre par la commission des Voies et Moyens de la Chambre présente dès son titre ces mesures comme promulguées « to Counter China ». Son président, Jason SMITH, y rappelle que l'Afrique subsaharienne abrite « nearly a third of the world's critical mineral resources » et que prolonger le programme « denies Communist China room to fill the void ». Née en 2000 au nom du développement, la préférence sert désormais la rivalité avec Pékin. En 2025, le premier produit importé sous AGOA était d'ailleurs le cuivre raffiné, pour 1,6 milliard de dollars. Et l'accord de partenariat stratégique signé le 4 décembre 2025 avec Kinshasa engage la République démocratique du Congo, selon l'Institut Egmont, à désigner des actifs miniers critiques pour une réserve stratégique et à offrir aux acteurs américains et alliés des régimes fiscaux préférentiels.
Pékin répond avec la même grammaire. Par décision de la Commission tarifaire du Conseil des affaires d'État, le tarif zéro accordé depuis décembre 2024 aux 33 pays africains les moins avancés s'étend, du 1er mai 2026 au 30 avril 2028, à vingt autres : il couvre ainsi les 53 pays qui entretiennent des relations diplomatiques avec la Chine. Deux préférences unilatérales, deux échéances en 2028, aucun traité : ce qu'une capitale accorde seule, elle peut le reprendre seule.
La norme morale devient tarif, la norme climatique prélèvement aux frontières, le contrôle des exportations levier extraterritorial. Le 9 octobre 2025, le ministère chinois du Commerce soumettait à licence les produits fabriqués hors de Chine contenant au moins 0,1 pour cent de terres rares chinoises en valeur, et durcissait le contrôle des technologies d'extraction, de séparation et de fabrication d'aimants. Ce paquet est suspendu jusqu'au 10 novembre 2026, dans douze jours, sans prolongation annoncée au 20 octobre. L'exclusion, enfin, tient lieu de sanction : la loi américaine exige des bénéficiaires de l'AGOA qu'ils ne portent atteinte ni aux intérêts de sécurité nationale ni à la politique étrangère des États-Unis. Onze pays subsahariens en sont écartés en 2026, dont le Burkina Faso, le Mali, le Niger, la Guinée et l'Éthiopie, pour atteinte à l'état de droit ou aux droits humains ; le Gabon n'a été réintégré que le 19 mai. L'Afrique du Sud, présidente du G20 en 2025, n'a pas été accréditée aux réunions financières d'avril du G20 présidé par Washington, selon son ministre des Finances, Enoch GODONGWANA.
Suivons l'argent. Les importations américaines admises en franchise AGOA sont tombées de 7,9 milliards de dollars en 2024 à 5,0 milliards en 2025, sans doute sous l'effet des surtaxes et de l'incertitude sur son renouvellement, selon le Service de recherche du Congrès. Côté européen, le mécanisme d'ajustement carbone est entré le 1er janvier 2026 dans son régime définitif : les importateurs de ciment, d'acier, d'aluminium, d'engrais, d'électricité et d'hydrogène doivent acheter des certificats dont le prix, indexé sur le marché européen du carbone, est passé de 75,36 euros la tonne de CO2 au premier trimestre à 82,32 euros au troisième, publié le 5 octobre. Les achats effectifs commenceront en février 2027. Selon un indice de la Banque mondiale, le Mozambique est le plus exposé de l'échantillon, pour un coût équivalent à 0,6 pour cent de son PIB, car 97 pour cent de son aluminium partait vers l'Union européenne en 2022 ; l'Égypte figure aussi parmi les plus exposés, à 0,2 pour cent. Le 30 décembre, le règlement européen contre la déforestation s'appliquera aux grandes et moyennes entreprises : cacao, café, caoutchouc, huile de palme et bois devront prouver qu'ils ne viennent pas de terres déboisées après 2020.
Une Afrique exposée, pas tout à fait désarmée
La vulnérabilité est d'abord structurelle. Le commerce intra-africain a atteint 213,8 milliards de dollars en 2025, en hausse de 5,5 pour cent selon Afreximbank, mais ne représente qu'environ 15 pour cent d'échanges totaux estimés à 1 470 milliards : l'essentiel de notre commerce se joue sur des marchés dont nous n'écrivons pas les règles. Notre crédit se juge ailleurs : seuls 32 des 55 États africains sont notés par les trois grandes agences, et le service de la dette extérieure du continent est passé de 61 milliards de dollars en 2010 à 163 milliards en 2024, d'après l'Union africaine. Nos dispositifs d'intelligence économique, eux, ont connu des trajectoires discontinues, selon un inventaire publié en août par Veille Mag : le Centre de veille stratégique marocain, créé en 2006, n'existe plus, et la coopération allemande finance un volet de veille économique du dialogue public-privé ivoirien.
Les lignes bougent pourtant, là où l'Afrique détient un levier. La République démocratique du Congo a suspendu ses exportations de cobalt en février 2025, puis les a soumises à quotas depuis le 16 octobre 2025 : 96 600 tonnes par an en 2026 et 2027, dont 9 600 laissées à la discrétion du régulateur, l'ARECOMS. Le prix de l'hydroxyde de cobalt avait plus que doublé entre janvier et septembre 2025, selon Benchmark Mineral Intelligence, et le président de l'ARECOMS n'exclut pas de réduire les quotas si le déséquilibre du marché persiste. Le Zimbabwe, premier producteur africain de lithium, a suspendu fin février 2026 ses exportations de minerais bruts et de concentrés, a annoncé en avril des quotas et des conditions de reprise, et doit interdire l'exportation de concentrés au 1er janvier 2027.
L'Agence africaine de notation de crédit, l'AfCRA, mandatée par l'Union africaine, a été lancée le 7 octobre 2026 à Maurice, en présence du président de la Commission, Mahmoud Ali YOUSSOUF ; les États ne peuvent pas détenir de parts dans son capital privé. Ce sont des gestes épars, mais ils montrent que la riposte commence là où un État sait ce qu'il détient et ce que les autres en attendent.
Changer de tutelle ne vaut pas libération
Aucune puissance n'a pour mission de développer l'Afrique. Ni Washington, qui prolonge l'AGOA pour contenir Pékin. Ni Pékin, qui ouvre son marché à nos produits mais interdit depuis décembre 2023 l'exportation de ses technologies d'extraction et de séparation des terres rares, l'étape même qui ferait de nous des transformateurs. Ni Bruxelles, qui présente son mécanisme carbone comme un remède à la fuite de carbone, donc d'abord comme une protection de son industrie. Ni Moscou, ni Abou Dhabi, ni Ankara. Troquer la franchise américaine contre le tarif zéro chinois ne changerait que l'acheteur du minerai : l'Afrique du Sud vend déjà surtout des minerais à la Chine et voudrait lui vendre davantage de produits manufacturés. Changer de tutelle n'est pas se libérer.
Nos fautes pèsent autant que leurs calculs. La division : chaque capitale défend son dossier seule, quand Bruxelles négocie au nom de vingt-sept États. La rente : un continent qui exporte du minerai brut et importe ses biens transformés tend lui-même le levier qu'on retourne contre lui. La gouvernance : certaines exclusions de l'AGOA sanctionnent des choix souverains, d'autres de réelles dérives, et Harare a lui-même justifié la suspension de ses exportations par des irrégularités persistantes. Nos coups d'État, nos fraudes et nos institutions créées puis défaites par décret offrent aux puissances le prétexte dont elles ont besoin.
Reste le meilleur argument contraire. L'Afrique n'aurait pas les moyens d'une guerre économique ; ses économies sont petites, ses préférences précieuses, et la sagesse consisterait à garder toutes les portes ouvertes en faisant jouer la concurrence entre puissances. La confrontation coûte cher : à partir d'août 2025, Pretoria, en froid avec Washington, a subi un droit de 30 pour cent quand la plupart des bénéficiaires de l'AGOA frappés d'un taux propre payaient 15. La réponse tient en un mot : anticipation. Faire jouer la concurrence suppose de connaître le calendrier et les points de pression de chaque partenaire. L'enquête américaine sur le travail forcé a été ouverte le 12 mars 2026, ses conclusions arrêtées le 2 juin, la surtaxe appliquée le 24 juillet : plus de quatre mois de procédure publique, avec appel à commentaires. Ce délai ne sert qu'à qui lit le Federal Register, mobilise des juristes à Washington et coordonne sa réponse avec ses voisins. Sans renseignement, le multialignement n'est plus une stratégie mais une loterie.
Cinq chantiers pour une intelligence économique africaine
Le premier chantier est institutionnel. Chaque État doit doter son intelligence économique d'une loi, et non d'un décret qu'un autre décret défait, d'un rattachement au chef du gouvernement et d'un budget national. Sa mission : cartographier nos dépendances par produit et par marché, et suivre en temps réel les procédures des autres, à Washington, à Bruxelles et à Pékin. Une veille financée par un bailleur étranger finit par surveiller ce que ce bailleur juge utile.
Le deuxième chantier est continental. Une cellule de veille et de riposte commerciale, logée au Secrétariat de la ZLECAf avec la Commission de l'Union africaine et Afreximbank, doit produire une position commune à chaque consultation étrangère qui engage le continent, comme celle que le représentant américain au Commerce a ouverte le 29 avril 2026 sur la modernisation de l'AGOA, où l'Union africaine, le Kenya et le Bénin ont déposé des commentaires séparés. La diaspora juridique et économique de Washington, Bruxelles et Pékin doit y être mobilisée comme un réseau, non comme une somme de cabinets.
Le troisième chantier consiste à garder chez nous la rente du carbone. Le régime européen déduit de ce que doit l'importateur le prix du carbone déjà payé dans le pays de production. Tout exportateur de produits couverts vers l'Europe a donc intérêt à ce que son propre État tarife le carbone de la filière : l'argent irait au Trésor national et à la décarbonation locale plutôt qu'aux autorités européennes. L'Afrique du Sud dispose déjà d'un tel mécanisme, à moins de 20 dollars la tonne, relève la Banque mondiale. Il faut y ajouter des vérificateurs africains accrédités et des registres nationaux de traçabilité pour le cacao, le café et le bois, propriété des États producteurs.
Le quatrième chantier est minier. Les quotas congolais et le calendrier zimbabwéen prouvent qu'un producteur qui pèse sur l'offre peut fixer ses conditions. Reste à passer du geste national à la coordination : un club africain des producteurs de minerais critiques qui partage ses données de prix, de stocks et d'acheteurs, harmonise ses exigences de transformation locale et conditionne l'accès au minerai au transfert des technologies que les puissances gardent sous contrôle.
Le cinquième chantier est celui de la mesure. L'AfCRA ne gagnera sa crédibilité que par la rigueur de ses méthodes ; la ministre mauricienne des Services financiers, Jyoti JEETUN, a d'ailleurs prévenu que l'agence n'accorderait pas automatiquement de meilleures notes aux pays africains. Son capital doit s'ouvrir aux fonds de pension du continent. Les chambres de commerce et les entreprises doivent, elles, former des analystes et mutualiser leur veille, car la guerre économique frappe les exportateurs bien avant les chancelleries.
Vivre à l'heure des autres
L'Afrique règle sa montre sur des horloges qui ne lui appartiennent pas. Début novembre, Pretoria attend une annonce de Washington. Le 10 novembre, sauf prolongation, une suspension expire à Pékin. Le 30 décembre, Bruxelles appliquera sa règle forestière ; en février 2027, ses premiers certificats carbone seront achetés. Chacune engage nos exportations et nos recettes. Aucune n'a été fixée chez nous.
L'intelligence économique n'est pas un luxe de puissance installée. C'est l'art de lire l'heure des autres avant qu'elle ne sonne, puis de remonter la sienne. Un continent qui abrite, selon Washington même, près d'un tiers des ressources mondiales en minerais critiques n'a aucune raison de rester le dernier informé de son propre sort.
Approfondir
Cette analyse ouvre l'axe Guerre économique et intelligence stratégique. La rédaction la déclinera pays par pays, en commençant par les fiches Afrique du Sud, République démocratique du Congo et Nigeria.