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Découvrir le romanCacao à 1 200 francs, engrais suspendus à Ormuz : l'Afrique cultive, d'autres fixent les prix
Le 1er septembre 2026, Abidjan a fixé le cacao à 1 200 francs CFA le kilo, contre 2 800 un an plus tôt, l'année même où la fermeture d'Ormuz faisait flamber les engrais. Tant que l'Afrique ne maîtrisera ni ses prix, ni ses intrants, ni ses terres, elle produira pour d'autres et importera pour elle-même.
Par La rédaction de LePanafricain · Publié le 29 octobre 2026
Le 1er septembre 2026, au Parc des expositions de Port-Bouët, à Abidjan, le ministre ivoirien de l'Agriculture, Bruno Nabagné KONÉ, a annoncé, en ouvrant les dixièmes Journées nationales du cacao et du chocolat, que la campagne principale 2026-2027 s'ouvrirait à 1 200 francs CFA le kilo de cacao. Un an plus tôt, elle avait démarré à 2 800 francs, un record. Le prix officiel payé au producteur du premier pays cacaoyer du monde recule de 57 pour cent, de 4,27 euros à 1,83 euro le kilo.
L'explication qui circule tient en une phrase : les cours mondiaux se sont effondrés, le planteur encaisse le choc. Elle est incomplète. En mars, en ramenant à 1 200 francs le prix de la campagne intermédiaire, le ministre invoquait bien le marché : « l'effondrement continu du prix du cacao sur le marché international nous oblige à faire un réajustement ». La tonne venait de passer sous les 3 000 dollars à New York. En septembre, l'argument a changé de nature. « Le prix bord champ n'est pas fixé uniquement en fonction des cours internationaux », a précisé le ministre : il tient compte « en majeure partie des ventes réalisées par le Conseil café-cacao », car « le choix de la Côte d'Ivoire est la vente par anticipation ». Or, le 1er octobre, la tonne valait de nouveau autour de 5 100 dollars à New York. Le planteur est payé selon des ventes conclues d'avance, non selon le cours du jour. Le mécanisme avait joué en sens inverse pendant l'envolée : à la mi-décembre 2024, quand la tonne frôlait 12 000 dollars, il touchait 1 800 francs le kilo.
Entre-temps, l'État a dû racheter les fèves restées en magasin. Le Conseil du café-cacao a annoncé le 5 août 2026 la fin d'une opération portant, selon lui, sur 100 000 tonnes payées 2 800 francs le kilo, soit 280 milliards de francs CFA, un volume que plusieurs syndicats jugent sous-estimé. Le cacao pèse 14 pour cent du produit intérieur brut ivoirien et fait vivre environ cinq millions de personnes. Toute la séquence démontre qu'un pays peut dominer une culture sans jamais en tenir le prix.
Le vrai enjeu : qui tient les leviers de l'assiette africaine
Le cacao n'est qu'une face de la médaille ; l'autre se lit dans les cales des navires qui accostent. Selon la CNUCED, les importations alimentaires africaines ont atteint en moyenne 97 milliards de dollars par an sur 2021-2023, près de 19 pour cent de plus qu'en 2012-2014, dont plus de 16 milliards pour la seule Égypte. Pour l'Afrique subsaharienne, la FAO attendait 65 milliards de dollars d'importations alimentaires en 2025. Et 46 des 54 pays du continent dépendent des produits de base pour leurs exportations. Nous vendons des matières premières dont le prix se forme à Londres ou à New York, et nous achetons une nourriture dont le prix se forme, lui aussi, ailleurs. Les deux bouts de la chaîne nous échappent.
L'année 2026 a rappelé que cette double dépendance est aussi géopolitique. La fermeture du détroit d'Ormuz a porté le Brent de 72 à 118 dollars entre fin février et fin mars, et l'indice des prix des engrais de la Banque mondiale a gagné plus de 12 pour cent au premier trimestre, atteignant en mars son plus haut niveau depuis 2022, sous l'effet surtout de l'urée. L'institution anticipe plus de 30 pour cent de hausse sur l'année et relaie une estimation préliminaire du Programme alimentaire mondial : jusqu'à 45 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans l'insécurité alimentaire aiguë si le baril restait durablement au-dessus de 100 dollars. Une crise née à des milliers de kilomètres fixe ainsi le coût des semis africains.
Chaque puissance avance avec ses instruments. Pékin a ouvert le 1er mai 2026 son marché, en franchise totale de droits, aux produits des 53 pays africains avec lesquels il entretient des relations diplomatiques, seul l'Eswatini, lié à Taïwan, restant exclu. Le geste est réel, mais il s'insère dans un commerce où, en 2025, la Chine a vendu au continent pour 225 milliards de dollars et ne lui a acheté que pour 123 milliards, selon l'université singapourienne de Nanyang. Bruxelles doit appliquer à partir du 30 décembre 2026, pour la plupart des entreprises, son règlement contre la déforestation importée, qui couvre notamment le cacao et le café : la norme européenne descend jusqu'à la parcelle. Bourse, détroit, douane, norme : l'agriculture africaine est encadrée de toutes parts par des décisions prises hors du continent.
La terre elle-même est devenue un actif convoité. En 2023, la société dubaïote Blue Carbon a multiplié les engagements en vue de crédits carbone : un protocole d'accord non contraignant sur environ un million d'hectares au Liberia, près de 10 pour cent du territoire, un autre sur 8 millions en Zambie, une simple manifestation d'intérêt sur 7,5 millions au Zimbabwe ; elle évoquait aussi 8 millions d'hectares de réserves forestières en Tanzanie. Selon une enquête de l'AFP et de Code for Africa publiée en novembre 2025, le protocole libérien a été arrêté, celui de la Zambie est devenu caduc et aucun projet n'a été soumis au Zimbabwe. Tant mieux. Mais qu'un seul opérateur privé ait pu discuter de surfaces comparables à des pays entiers dit assez la faiblesse de nos garde-fous fonciers.
Un continent qui a faim, mais qui bouge
Le bilan humain reste lourd. Selon le rapport SOFI des Nations unies paru en juillet 2026, 309 millions d'Africains étaient sous-alimentés en 2025, soit 20 pour cent de la population, contre 20,3 pour cent un an plus tôt. L'Afrique en compte désormais davantage que l'Asie (292 millions). Selon les données de la FAO, le continent utilisait 22,6 kilos d'engrais par hectare en 2023, contre 116,4 kilos en moyenne mondiale, loin des 50 kilos promis à Abuja en 2006. Et en 2023, aucun État membre de l'Union africaine n'était en voie d'atteindre les objectifs de Malabo.
C'est sur ce constat que les chefs d'État, réunis en sommet extraordinaire à Kampala du 9 au 11 janvier 2025, ont adopté la déclaration du Programme détaillé pour le développement de l'agriculture africaine (PDDAA) pour 2026-2035 : accroître de 45 pour cent la production agroalimentaire d'ici 2035, mobiliser 100 milliards de dollars d'investissements publics et privés, tripler le commerce agricole intra-africain, diviser par deux les pertes après récolte.
Des lignes bougent pourtant. En Côte d'Ivoire, la filière anacarde a commercialisé un record de 1 549 221 tonnes de noix en 2025, dont 659 579 tonnes livrées aux usiniers nationaux, contre 344 026 tonnes l'année précédente : un taux de transformation locale de 43 pour cent. Plus de 860 000 tonnes sont encore parties brutes, notamment vers le Vietnam et l'Inde, mais les volumes livrés aux usines locales ont presque doublé en une campagne. Au Ghana, le Cocoa Board a porté, à compter du 25 septembre 2026, le prix producteur à 42 400 cedis la tonne, en hausse de 2,4 pour cent, soit 71,18 pour cent de la valeur FOB réalisée. La loi 1182 de 2026 garantit aux producteurs au moins 70 pour cent de cette valeur et interdit à l'office les activités quasi budgétaires, et un financement national de 16,3 milliards de cedis doit réduire le recours aux emprunts en devises.
En Éthiopie, Aliko DANGOTE et le Premier ministre Abiy AHMED ont lancé début octobre 2025, à Gode, le chantier d'un complexe d'urée de 2,5 milliards de dollars, d'une capacité annoncée de trois millions de tonnes par an, alimenté par le gaz des gisements de Hilal et de Calub. Au Kenya, la juge Rhoda RUTTO, de la Haute Cour, a déclaré inconstitutionnelles le 27 novembre 2025 les dispositions de la loi sur les semences qui punissaient jusqu'à deux ans de prison et un million de shillings d'amende l'échange ou la vente de semences non enregistrées, à la requête d'agriculteurs menés par Samuel WATHOME. L'État a fait appel, sans obtenir la suspension du jugement : le paysan kényan retrouve, pour l'heure, le droit de garder et de partager sa semence.
Nourrir l'Afrique n'est la mission d'aucune puissance
Aucune puissance n'a pour mission de nourrir l'Afrique. Le tarif zéro chinois sert d'abord l'approvisionnement de la Chine et sa diplomatie auprès du Sud ; le règlement européen sert d'abord le consommateur européen et les engagements climatiques de Bruxelles ; l'urée du Golfe, le blé de la mer Noire et les capitaux en quête d'hectares vont au plus offrant. L'erreur serait de prendre l'un de ces marchés pour une politique alimentaire. Ouvrir la porte chinoise aux fèves brutes après avoir ouvert pendant un siècle la porte européenne, ce serait changer de client sans changer de condition. Changer de tutelle n'est pas se libérer.
La lucidité vaut aussi pour nous. Le prix record de 2 800 francs a été fixé en octobre 2025, alors que les cours mondiaux reculaient depuis le milieu de l'année ; la promesse a été tenue sur le papier, puis payée par des stocks invendus et un rachat public. Le Ghana a dû abaisser en février 2026 le prix payé aux producteurs, avant de légiférer pour encadrer son office. Peu de pays ont tenu l'engagement de Maputo, en 2003, de consacrer 10 pour cent des dépenses publiques à l'agriculture. Annoncer un prix record en octobre et racheter ses propres stocks en août ne relève pas de la souveraineté, mais de la gestion au jour le jour d'une rente.
Le meilleur contre-argument mérite d'être pris au sérieux : l'autosuffisance coûte cher ; mieux vaut exporter ce que l'on produit le mieux, cacao, café ou cajou, et acheter les céréales là où d'autres les produisent à moindre coût. Les avantages comparatifs ne sont pas une fable. Mais ce raisonnement suppose des recettes d'exportation stables et des routes commerciales ouvertes, deux hypothèses que les deux dernières années ont démenties : le cacao est passé de plus de 12 000 dollars la tonne en décembre 2024 à moins de 3 000 en février 2026, et Ormuz a été fermé. Financer le pain avec la fève, c'est suspendre l'assiette au plus instable des marchés. La souveraineté alimentaire n'est pas l'autarcie : c'est pouvoir choisir ce que l'on importe, le payer au pire moment et produire sur le continent les intrants sans lesquels aucun champ ne rend.
Quatre chantiers pour reprendre la main
Le premier chantier est celui des engrais. La déclaration de Nairobi, adoptée en mai 2024, engage les États à tripler d'ici 2034 la production et la distribution nationales d'engrais organiques et minéraux certifiés. Gode indique la méthode : du gaz africain, des capitaux africains, une usine sur le sol africain. Il faut multiplier ces projets en les rendant finançables, par des contrats d'achat pluriannuels entre États et producteurs, des stocks régionaux de sécurité constitués quand les prix sont bas et une circulation sans droits de douane dans la zone de libre-échange continentale. La prochaine crise d'Ormuz doit trouver nos entrepôts pleins.
Le deuxième chantier touche à la formation du prix. La Côte d'Ivoire et le Ghana gagneraient à publier le volume et le prix moyen des ventes anticipées qui déterminent le prix bord champ, à inscrire dans la loi la part minimale de la valeur d'exportation due au planteur, comme Accra vient de le faire, et à constituer pendant les années fastes une réserve de stabilisation transparente, plutôt que d'annoncer des records quand le marché se retourne. Le financement des campagnes doit aussi revenir sur le continent : si le Ghana mobilise 16,3 milliards de cedis de financement national, la BCEAO et les banques de l'UEMOA peuvent bâtir un dispositif comparable pour le cacao ivoirien.
Le troisième chantier est celui de la transformation et des débouchés. Ce que l'anacarde ivoirien a réussi en une campagne, il faut l'étendre au cacao, au café, au coton et au manioc, et se servir du tarif zéro chinois comme de la zone de libre-échange continentale pour exporter du beurre, de la poudre, des amandes et des farines plutôt que des fèves et des noix. La carte du producteur, désormais obligatoire en Côte d'Ivoire pour toute vente de cacao, s'adosse à un système national de traçabilité : ses données doivent rester hébergées et valorisées par l'État producteur, comme un actif de certification souverain, et non devenir un coût de conformité supporté par le planteur.
Le quatrième chantier protège la terre et la semence. Tout contrat foncier ou carbone au-delà d'un seuil de surface devrait être publié intégralement, soumis au consentement des communautés et ratifié par le Parlement ; l'épisode Blue Carbon montre quelles surfaces un simple protocole non contraignant peut mettre sur la table, même quand les accords échouent. L'Union africaine peut faire de la décision kényane une référence continentale : reconnaître, à côté des semences certifiées, le droit des paysans à conserver, échanger et vendre leurs variétés. La diaspora, enfin, peut financer semenciers africains et laboratoires d'analyse des sols. Nourrir l'Afrique par l'Afrique commence par ce que l'on met en terre.
Un champ n'est pas un grenier
Plus de deux millions de tonnes de cacao sont arrivées dans les ports ivoiriens en 2025-2026, près de 20 pour cent de plus que l'année précédente, et le prix officiel du planteur a fondu de plus de moitié. L'abondance ne protège pas celui qui cultive quand tout le reste se décide ailleurs.
Un champ nourrit ceux qui en fixent le prix ; un grenier nourrit ceux qui le remplissent. Tant que nos navires partiront chargés de fèves et de noix brutes pour revenir chargés de blé et d'urée, l'Afrique restera le champ du monde. Il lui reste à devenir son propre grenier.
Approfondir
Cette analyse ouvre l'axe Agriculture, souveraineté alimentaire et terres et prolonge notre dossier Souveraineté alimentaire. Les fiches Côte d'Ivoire, Ghana et Éthiopie en donnent les données de référence. La rédaction déclinera cette analyse pays par pays.