Le Panafricain

Publicité · Proposé par Menz OKUMA, nom de plume de l’éditeur du Panafricain

Couverture : Les Héritiers des Masques, Tome 1 : Le Souffle de Bruxelles

Qui décide quand un masque est rentré chez lui ?

Les Héritiers des Masques, Tome 1 : Le Souffle de Bruxelles. Le thriller du plus grand casse jamais tenté : reprendre à l’Europe ce qu’elle a pris à l’Afrique.

Découvrir le roman
← Toutes les analyses
Dossier

Liste rouge, quotas, visas : comment le monde vieillissant trie la jeunesse africaine

Le 8 juin 2026, l’OMS a diffusé une liste, encore provisoire, des pays à protéger du recrutement de soignants : le Ghana en a disparu, alors qu’il est la troisième source d’infirmiers formés à l’étranger inscrits au Royaume-Uni. Le monde vieillissant trie la jeunesse africaine ; à l’Afrique d’en fixer les termes.

Par La rédaction de LePanafricain · Publié le 29 octobre 2026

Le 8 juin 2026, l’Organisation mondiale de la santé a adressé à ses États membres une lettre circulaire passée presque inaperçue, référencée C.L.25.2026. Elle contient la version provisoire de la liste d’appui et de sauvegarde des personnels de santé, celle des pays où le recrutement actif de soignants par les nations riches est déconseillé. Sur trente-six pays, trente sont africains : vingt-sept relèvent de la région Afrique de l’OMS, auxquels s’ajoutent Djibouti, la Somalie et le Soudan. En 2023, la région Afrique en comptait trente-sept. Le Ghana n’y figure plus, pas davantage que le Zimbabwe, l’Ouganda, la Zambie, le Malawi, le Mozambique ou le Rwanda. Fin octobre, l’OMS n’avait toujours pas publié sur son site la liste définitive : cette version provisoire reste la seule disponible.

Le détail prend son relief à la lecture du dernier rapport du Nursing and Midwifery Council, le régulateur britannique des infirmiers et des sages-femmes. Sur l’exercice clos le 31 mars 2026, le Nigeria y est la deuxième source de nouveaux inscrits formés à l’étranger, avec 1 614 arrivées, et le Ghana la troisième, avec 1 391. Le régulateur le rappelle lui-même : ces deux pays figurent sur la « liste rouge » britannique, qui y interdit les recrutements actifs. Les flux ont reculé en un an, de 31,7 pour cent pour le Nigeria et de 22 pour cent pour le Ghana. Ils n’ont jamais cessé.

On présente volontiers cette liste rouge comme un rempart. C’est tout au plus un écriteau : ni le code de l’OMS ni la liste ne limitent la liberté d’un soignant d’émigrer, ils découragent seulement le démarchage ciblé. Le groupe consultatif d’experts chargé d’évaluer ce code l’a constaté à la veille de la 79e Assemblée mondiale de la santé, en mai 2026 : le dispositif ne fonctionne pas, les pays de destination économisent des sommes considérables en coûts de formation et les investissements promis aux pays d’origine ne se sont pas concrétisés. L’Assemblée a adopté la première révision du code en seize ans : la résolution WHA79.12 l’amende et assouplit l’usage de la liste, un pays inscrit pouvant désormais demander une exemption, un pays non inscrit le bénéfice des garde-fous. Le Ghana relève de ce second cas. Il avait jusqu’au 31 août pour en faire la demande, faute de quoi ses infirmières sortent du périmètre protégé. Rien n’indique publiquement qu’Accra l’ait fait, et seule la liste définitive le dira.

Ce qui se joue là dépasse la santé. Le débat démographique africain se résume souvent à une alternative : dividende ou bombe. La formule place la bombe en Afrique. C’est pourtant Hans KLUGE, directeur régional de l’OMS pour l’Europe, qui parlait dès septembre 2022 de bombe à retardement à propos des personnels de santé d’une région européenne où il en manque, selon l’OMS, 1,8 million, un déficit qui pourrait atteindre quatre millions d’ici 2030. La jeunesse africaine n’est pas la menace qui pèse sur le monde. Elle est la ressource que le monde vieillissant se dispute, et dont il entend choisir les meilleurs éléments.

Le vrai enjeu : une jeunesse convoitée, triée, tenue à distance

Les projections onusiennes de 2024, synthétisées en mai 2026 par le Pew Research Center, fixent l’ordre de grandeur : l’Afrique abrite 19 pour cent de la population mondiale mais 28 pour cent des moins de 25 ans, et en abriterait 46 pour cent en 2100. À Rome, le 4 mars 2026, le président du Groupe de la Banque mondiale, Ajay BANGA, rappelait qu’en 2050 un être humain sur quatre sera africain, et que 1,2 milliard de jeunes des pays en développement atteindront l’âge de travailler d’ici dix à quinze ans, pour environ 400 millions d’emplois attendus. Cet écart de près de 800 millions d’emplois, il l’a présenté dans son discours comme le défi économique et stratégique qui définit notre époque.

Les puissances vieillissantes en ont tiré leurs conclusions. L’Italie a programmé, par un décret d’octobre 2025, 497 550 entrées de travailleurs étrangers pour 2026-2028, dont 267 000 saisonniers pour l’agriculture et le tourisme. Au Japon, l’agence de coopération JICA a renoncé en septembre 2025 à l’initiative qui associait quatre villes japonaises au Nigeria, au Ghana, à la Tanzanie et au Mozambique, annoncée un mois plus tôt à Yokohama, devant une fronde nourrie de fausses rumeurs d’afflux migratoire. Les États-Unis ont suspendu à partir du 21 janvier 2026 la délivrance des visas d’immigrant aux ressortissants de 75 pays, dont 26 africains, au nom du risque de dépendance aux aides publiques ; un juge fédéral de New York a annulé la mesure le 21 août, mais l’administration a fait appel et les dossiers ne repartent qu’au compte-gouttes. Pékin promettait dès septembre 2024, au Forum sur la coopération sino-africaine, au moins un million d’emplois en Afrique.

La géostratégie de ces politiques tient dans un instrument : le tri. Selon le Centre d’études stratégiques de l’Afrique, les interceptions de migrants africains aux frontières de l’Union européenne sont tombées à 99 846 en 2025, environ deux fois moins qu’il y a deux ans. Sur la route atlantique, la baisse atteint 61 pour cent en un an, la Mauritanie et le Sénégal bloquant désormais les départs avec des financements européens ; 1 872 personnes sont mortes ou ont disparu sur la route des Canaries en deux ans. Vers le Yémen et le Golfe, le durcissement des contrôles s’accompagne d’une hausse de 58 pour cent des noyades signalées et d’expulsions accélérées depuis l’Arabie saoudite. Le continent qui finance l’interception des pirogues est aussi celui où le Royaume-Uni inscrit chaque année des milliers d’infirmières ghanéennes et nigérianes. Elle ne ferme pas la porte ; elle installe un guichet de sélection.

Reste l’argent. Former une infirmière ou un médecin coûte des années de budget public au pays d’origine ; le pays d’accueil reçoit un professionnel prêt à exercer. C’est un transfert de capital humain du Sud vers le Nord. Les transferts de fonds des émigrés, invoqués en contrepartie, vont aux ménages, non aux hôpitaux. Et la contraction de l’aide aggrave le déséquilibre : sur 108 pays à revenu faible ou intermédiaire inférieur évalués par l’OMS, 63 pour cent ont signalé des pertes d’emplois ou des salaires suspendus ou réduits parmi leurs soignants après les coupes des bailleurs.

Un continent jeune qui crée trop peu d’emplois salariés

La pression est d’abord intérieure. La population africaine devrait croître d’environ 70 pour cent d’ici 2050, jusqu’à quelque 2,4 milliards de personnes. La Banque mondiale, dans son Africa’s Pulse d’octobre 2025, estime que la population d’âge actif de l’Afrique subsaharienne gagnera plus de 600 millions de personnes en vingt-cinq ans, alors que 24 pour cent seulement des nouveaux travailleurs obtiennent aujourd’hui un emploi salarié, selon son économiste en chef pour l’Afrique, Andrew DABALEN. L’Organisation internationale du travail relève, dans son rapport d’août 2026, que près de neuf jeunes travailleurs sur dix exercent dans l’informel dans les pays à revenu faible ou intermédiaire inférieur. En Afrique du Nord, le chômage des jeunes atteignait 22,6 pour cent en 2025. En Afrique du Sud, celui des 15-34 ans s’établissait à 47,4 pour cent au deuxième trimestre 2026, selon l’office national de la statistique.

La croissance ne comble pas l’écart. Le 6 octobre 2026, la Banque mondiale a relevé à 4,3 pour cent sa prévision pour l’Afrique subsaharienne cette année, sans que ce rebond efface le constat qu’elle dressait un an plus tôt sur l’emploi salarié. Une croissance qui ne salarie pas fabrique des diplômés sans débouchés, donc des candidats au départ.

Le tableau n’est pourtant pas figé, et l’image de la bombe se révèle paresseuse. La fécondité africaine, d’environ 3,9 enfants par femme, descendrait à 2,8 en 2050 selon l’ONU, avec des écarts allant de 5,8 au Tchad à 1,8 en Tunisie. La révision de 2024 constate une baisse plus rapide que prévu au Kenya, au Niger, au Nigeria, en Ouganda et en Zambie, plus lente en République démocratique du Congo et en Éthiopie ; les populations du Niger et de la RDC devraient malgré tout doubler entre 2024 et 2054. L’âge médian du continent, autour de 19 ans, passerait à 35 ans en 2100.

Les migrations démentent, elles, le récit d’une Afrique qui se viderait vers l’Europe. Plus de 25 millions d’Africains vivent dans un autre pays africain. Sur quelque 1,8 million de départs enregistrés au Niger en 2025, 61 pour cent allaient vers l’Afrique de l’Ouest et centrale, 38 pour cent vers l’Afrique du Nord, moins de 1 pour cent vers l’Europe. Ces mobilités internes génèrent environ 20 milliards de dollars de transferts par an, à peu près un cinquième des transferts de fonds africains.

Des États bougent. Le Nigeria a adopté en août 2024 une politique nationale sur la migration des personnels de santé ; mais, selon Nigeria Health Watch, ses mesures phares restaient en janvier 2026 au stade pilote ou de projet ; sans lignes budgétaires, prévient l’organisation, la politique s’enlisera. Le Rwanda et la Gambie ont atteint, selon l’indice publié en décembre 2025 par la Banque africaine de développement et l’Union africaine, une ouverture totale des visas aux Africains. Et la Banque mondiale désigne des gisements d’emplois concrets : agroalimentaire, mines, tourisme, santé, logement et construction.

Changer de tutelle n’est pas se libérer

Il faut refuser deux facilités. La première consiste à croire qu’une puissance extérieure emploiera notre jeunesse par bienveillance. Aucune n’en a la mission. Bruxelles finance l’interception, Rome calibre ses quotas sur ses champs et ses hôtels, Washington a gelé ses visas d’immigrant, Tokyo recule devant son opinion, Riyad expulse, Pékin promet des emplois dans des projets dont il fixe les termes. Paris, Moscou, Ankara et Abou Dhabi ont chacun leur politique de bourses, de visas et de main-d’œuvre ; aucune n’a été écrite à Lagos ou à Niamey. Troquer le recruteur britannique contre celui du Golfe, ou le bailleur occidental contre le chinois, ne change rien à la nature du rapport.

La seconde facilité consiste à tout imputer aux autres. Au Cameroun, Paul BIYA, au pouvoir depuis 1982, a été proclamé réélu le 27 octobre 2025 pour un huitième mandat, à 92 ans, sur un continent dont l’âge médian avoisine 19 ans. À Madagascar, la révolte d’une jeunesse descendue dans la rue contre les coupures d’eau et d’électricité a débouché, le 14 octobre 2025, sur la prise du pouvoir par l’unité militaire du colonel Michael RANDRIANIRINA : la rue a fourni l’élan, l’uniforme a pris la place. Huit ans après son adoption, le protocole de l’Union africaine sur la libre circulation n’avait été ratifié, en décembre 2025, que par quatre États. Hors de l’Afrique de l’Ouest, où 97 pour cent des migrants internationaux sont ouest-africains, nous arrêtons trop souvent nos jeunes à nos propres frontières avant que l’Europe ne les trie aux siennes. Et un État qui forme des soignants sans prévoir postes ni salaires pour les garder organise lui-même leur départ.

Le meilleur contre-argument mérite d’être pris au sérieux. La mobilité est une liberté ; pour une famille d’Accra ou d’Ibadan, une fille infirmière à Leeds vaut mieux qu’une fille infirmière sans poste, et la perspective du départ, plaident ses défenseurs, pousse davantage de jeunes à se former. Mais la liberté individuelle n’est pas en cause ; l’absence de contrat entre États l’est. La formation d’un soignant est un investissement public : quand il part sans que rien ne revienne au système qui l’a formé, la famille gagne et l’hôpital perd. L’OMS recommande d’ailleurs, pour les pays de sa liste, des accords de gouvernement à gouvernement associant le ministère de la Santé et garantissant des bénéfices proportionnés aux systèmes d’origine. La Jamaïque a ainsi signé en mai 2026 un protocole d’accord avec le Ghana, dont les premières infirmières sont arrivées en septembre. La question n’est donc pas de savoir si nos soignants partiront, mais si nous négocierons leur départ en fournisseurs ou en partenaires.

Quatre chantiers pour reprendre la main

Le premier chantier est celui de la contrepartie. Tout recrutement de soignants, d’ingénieurs ou d’enseignants africains par un pays tiers doit passer par un accord d’État à État qui finance, à proportion des départs, des places de formation, des équipements et des postes dans le pays d’origine. Le Ghana et le Zimbabwe, absents de la liste provisoire de l’OMS, sont les premiers concernés. L’Union africaine doit en faire une position commune, plutôt que de laisser chaque capitale négocier seule. Cela suppose de mesurer : chaque État doit publier chaque année le registre de ses diplômés de santé et de leurs départs.

Le deuxième chantier est continental : ratifier le protocole de libre circulation, reconnaître mutuellement les diplômes de santé, d’ingénierie et d’enseignement, et bâtir un marché du travail où une infirmière nigériane exerce à Abidjan ou à Kigali sans parcours d’obstacles. La mobilité intra-africaine existe déjà ; reste à en faire une politique plutôt qu’un pis-aller.

Le troisième chantier est celui de l’emploi salarié. États et banques de développement africaines doivent orienter commande publique et financements vers les secteurs que la Banque mondiale désigne comme gisements d’emplois, et favoriser l’essor d’entreprises moyennes et grandes, capables de salarier à grande échelle. Le premier employeur d’un soignant devrait être le système de santé qui l’a formé.

Le quatrième chantier revient à la diaspora, qui n’est pas qu’une source de transferts mais un capital de compétences acquises dans les hôpitaux, les universités et les entreprises du Nord. Missions d’enseignement, rotations hospitalières, co-encadrement de thèses, épargne investie dans des entreprises du pays : aux États d’ouvrir des voies stables, à la diaspora de les emprunter.

Deux portes pour chaque promotion

Une pyramide des âges n’est ni une bombe ni un trésor. C’est un calendrier : le dividende est une fenêtre, et elle se refermera à mesure que le continent vieillira.

Tant qu’elle reste ouverte, chaque promotion d’infirmières, d’ingénieurs et de médecins passe devant deux portes : celle de l’hôpital, de l’usine ou du laboratoire du pays, et celle de la salle d’embarquement. Tant que la seconde restera la plus large, l’Afrique financera les vieux jours des autres avec les jeunes années des siens. Le jour où la première l’emportera, notre jeunesse cessera d’inquiéter le monde et deviendra ce qu’elle aurait dû être depuis longtemps : notre premier capital.

Approfondir

Cette analyse ouvre l’axe Démographie, jeunesse et capital humain et prolonge le dossier Jeunesse et démographie. Voir aussi les fiches du Nigeria, du Ghana et du Niger. La rédaction déclinera cette analyse pays par pays, de la formation et de l’exode des soignants aux politiques d’emploi des jeunes.